Composé par un homme ivre...
Lampons, lampons[ [705]!
Madame du Boccage donnait de certains jours à souper. Mais son salon ressemblait à sa politesse froide, triste, et n'attirant pas. C'était un cours sérieux jusqu'à l'ennui, entre des politiques, des savants, et quelques gens de lettres, sur les publications nouvelles, un cours présidé par le familier de Mme du Boccage, l'abbé Mably, qui faisait chez elle une si impitoyable exécution des livres de Necker[ [706]. Il y avait le salon et la société de Mme de Fourqueux égayés par les mystifications du fameux Goys jouant le personnage et le sexe de la chevalière d'Éon[ [707]. La veuve d'un médecin du duc de Choiseul, Mme de Vernage, tenait rue de Ménars un salon de littérateurs et de philosophes dont elle croyait avoir fait le premier salon de Paris, parce qu'il avait l'honneur des visites de l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne[ [708]. Puis c'était encore le salon de cette comtesse Turpin, «Minerve quand elle pense, Érato quand elle écrit[ [709],» disaient les poëtes du temps; salon que Voisenon charmait, qu'emplissaient ses amis. Venaient le salon d'une Mme Briffaut, fille d'une cuisinière, mariée à un marchand fait écuyer par Mme du Barry, citée comme une des plus jolies femmes de Paris, et qui, pour se décrasser, s'était formé une société d'écrivains, de gens à talents, et d'artistes[ [710]; le salon de Mme Pannelier, qui, avec sa petite coterie littéraire et ses dîners du mercredi, essayait de lutter avec le bureau d'esprit de Mme de Beauharnais[ [711]; le salon de Mme Élie de Beaumont, la femme auteur, qui donnait tous les soirs un souper dont le fond de société était le ménage la Harpe[ [712]; le salon de la vieille Quinault, retirée de la Comédie française depuis 1742 et morte à 83 ans, le salon de la spirituelle vieille femme, chez laquelle d'Alembert, après la mort de Mlle de Lespinasse et de Mme Geoffrin, avait finalement transporté ses habitudes et sa société familière. A ces centres d'art et de littérature, il faut ajouter les assemblées de gens de lettres tenues chez Mme Suard et chez Mme Saurin, à la sortie des spectacles[ [713], et enfin ce salon où les gens de la cour prétendaient s'amuser mieux qu'à Versailles, le salon de la sœur d'un petit écrivain, fort occupée à le grandir, ce bureau d'esprit, le seul tenu par une jeune femme, ce salon de Mme Lebrun, rempli d'auteurs et de critiques, et où se préparaient les battoirs pour les pièces de Vigée[ [714].
Un salon héritait des habitués et de l'influence de ces deux grands salons fermés par la mort, le salon de Mme Geoffrin, et le salon de Mlle de Lespinasse que d'Alembert essayait un moment de relever et de continuer; vaine entreprise, que le philosophe abandonnait bientôt, en reconnaissant la justesse de cette remarque de Mme Necker «que les femmes remplissent les intervalles de la conversation et de la vie, comme les duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaine[ [715].» A ces deux grands salons de lettres et de la philosophie succédait le salon de Mme la comtesse de Beauharnais, l'asile de tous les hommes de lettres gênés par le ton de réserve de la maison Necker. Et en peu de temps, le salon de cette femme sans jalousie, sans médisance, et toujours prête à louer, devenait le grand bureau, le bureau d'esprit le plus accrédité de Paris[ [716], où siégeaient tour à tour en maîtres de la maison les courtisans de Mme de Beauharnais, ses teinturiers, Dorat, Laus de Boissy et Cubières. Dans les années précédant la Révolution, toute la république des lettres s'assemblait chez la comtesse, accourait à ses vendredis, où la causerie menait la société jusqu'à onze heures et demie, l'heure du souper. A minuit l'on rentrait dans le salon où les invités étaient retenus jusqu'à cinq heures par la maîtresse de la maison. Des lectures menaient jusqu'à trois heures; lectures de tout genre et de toutes œuvres, vers, tragédies, fragments de confessions, chapitres de romans: Rétif de la Bretonne y lisait le commencement de Monsieur Nicolas. Puis tout ce monde animé, échauffé par ces lectures, se mettait à parler comme au sortir d'une première représentation; il laissait le jour venir en se renvoyant les nouvelles et les anecdotes, en faisant passer d'un bout du salon à l'autre les histoires échappées aux journaux secrets, en écoutant les curieux souvenirs du marquis de Lagrange, et ces mille récits de la maîtresse de la maison où Rétif allait puiser presque toutes les aventures des Posthumes[ [717].
Jeune et dans l'âge des plaisirs, nous avons vu la femme au dix-huitième siècle commencer à tourner ses grâces, son génie, et de singulières aptitudes vers la politique et les faveurs ministérielles. Nous l'avons vue imiter Mme de Prie, et faire comme elle «rouler les amants avec les affaires[ [718]». Nous l'avons entendue dire à chaque promotion, à chaque nomination: «Il faut que l'on fasse quelque chose pour ce jeune colonel; sa valeur m'est connue, j'en parlerai au ministre;» ou bien: «Il est surprenant que ce jeune abbé ait été oublié; il faut qu'il soit évêque; il est homme de naissance, et je pourrais répondre de ses mœurs[ [719].» Nous l'avons suivie dans ce patient et furieux travail de sollicitation, de protection, de patronage universel, à la cour, auprès des ministres, des maîtresses, de la société. Nous avons enfin montré la femme du temps dans ce rôle et ce règne actifs qui devaient faire de son sexe le premier pouvoir de la monarchie.
Que cette femme vieillisse, qu'elle arrive à quarante ans, qu'elle se refuse à la dévotion, que les distractions du bel esprit, les jeux de l'imagination, les hommages des lettres lui paraissent creux et insuffisants, elle fera des affaires l'occupation et l'intérêt de sa vie, sa vie même. Toutes les joies jeunes, toutes les belles passions d'illusion et d'étourdissement lui échappant une à une, l'enivrement du monde l'abandonnant avec l'enivrement de l'amour, elle se retourne vers l'ambition et vers la domination. Par ses amis, par ses protégés, par ses liaisons, par ses conseils, par ses idées, par ce qu'elle pousse et fait avancer en avant, elle veut se glisser au pouvoir. Il lui faut toucher à l'administration, au gouvernement, mettre la main au roman de l'histoire, tremper dans les plus grandes aventures, manier avec toutes les places un peu de l'État, en un mot jouer à l'influence, à la puissance, à la fortune, à la gloire même avec l'intrigue.
On trouve au commencement du siècle une sorte de patronne et de maîtresse de toutes les femmes d'intrigue dans cette Mme de Tencin, la grande intrigante dont nous avons déjà parlé, voilée d'ombre, si présente à tout, donnant audience, écoutant ses espions, assistant aux conciliabules des ministres, dictant, écrivant sans trêve des mémorandum, des rapports, des lettres de dix pages, enfonçant de tous côtés ses idées, donnant à Richelieu un plan, une conduite, une consistance, faisant du courtisan une personnalité, un instrument, et un danger pour Maurepas, ce Maurepas qu'elle sonde, qu'elle perce, et dont elle touche à fond l'endroit faible avec un mot: «La marine a recueilli cette année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer, c'est là qu'il faut attaquer Maurepas[ [720].» Puis, au-dessous de Mme de Tencin, à sa suite, ce sont toutes sortes de grandes dames, au génie moins audacieux et moins large, à l'esprit plus pratique, plus appliqué au profit; ce sont des femmes qui intriguent, non parce que l'intrigue est la loi de leur caractère, une activité dont elles ont besoin, la fièvre qui les soutient et qui leur donne le sentiment de vivre, mais parce que l'intrigue est un chemin et un moyen. Non moins ardentes que Mme de Tencin, et plus âpres, elles sont infatigables, prêtes à tout, aux marches, aux contre-marches, toujours remplies de combinaisons, toujours remuantes, toujours debout pour mettre des places et des honneurs dans leur maison, pour y amasser de la grandeur et des enrichissements. Il semble qu'il y ait dans leurs veines du sang de cette famille qui ne laissait personne mourir la nuit à Versailles sans être sur pied, éveillée sur l'heure, dressant déjà ses batteries, la main sur la dépouille du mort. Et ne sont-elles point toutes représentées par la vieille maréchale de Noailles, née Bournonville, cette femme sans scrupule, qui avouait avoir usé également, presque indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de la faveur des princes et l'avancement des siens? Souvent à cette aïeule, mère de onze filles et de dix fils, de tant de petits-enfants et d'arrière-petits-enfants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État, on disait qu'elle était la mère des douze tribus d'Israël, et que sa race s'étendrait comme les étoiles du firmament; alors il échappait à la vieille maréchale inassouvie un soupir et parfois ce mot: «Et que diriez-vous si vous saviez les bons coups que j'ai manqués[ [721]!»
Cette vocation de l'intrigue devient avec le temps une vocation générale de la femme. Elle se répand dans le monde, elle descend jusqu'au bas de la société. Elle va des femmes qui sont le conseil et l'inspiration d'un ministre aux femmes qui sont les maîtresses d'un commis de ministère. Elle commence à une princesse de Brionne pour finir à une princesse de théâtre qui n'a pas de nom. On ne voit plus que femmes d'affaires ayant audience à l'antichambre, et dictant à des secrétaires des notes pour le prochain voyage de la cour. A côté de leur boudoir est un cabinet d'étude. Elles raisonnent, elles décident, elles se jettent dans la politique; elles rêvent essentiellement, en faisant des nœuds, aux abus de l'administration. Elles entretiennent leur société des dépêches qu'elles rédigent tous les matins, des intelligences qu'elles ont dans les bureaux. A les croire, point de ministre qui ne connaisse leur écriture, point de commis qui ne la respecte. Elles vous parlent d'idées qu'elles présentent, qu'on contrarie, qu'elles discutent, et qu'elles font passer: et elles vous quittent pour le travail qu'elles doivent avoir avec un personnage dont l'influence est connue[ [722]. Le Tableau du siècle a tracé de la femme d'intrigue une jolie caricature à la La Bruyère. «Araminte affecte d'aller souvent chez le ministre; elle demande des entretiens particuliers: on la voit passer dans le cabinet un papier à la main, elle en sort avec un air affairé dont elle voudrait bien que tout le monde s'aperçût. Rentrée chez elle, l'ordre est donné au suisse de ne la déclarer visible qu'à tous les gens à cabriolets de vernis de Martin, ou aux équipages armoriés et chargés de grande livrée. Trouve-t-on Araminte seule, elle demande mille pardons de ce qu'elle a fait attendre un moment. Comment suffire à une foule de lettres dont les bureaux l'accablent? On voit sur sa cheminée une douzaine d'épîtres tournées du côté du cachet: on y reconnaît les armes des plus grands seigneurs. Vous devez être obsédée d'affaires, lui dit un honnête homme de la meilleure foi du monde. Ha, Monsieur, je n'y puis suffire, je crois que toute la cour s'est donné le mot pour éprouver ma patience. Voilà des lettres d'une longueur qui ne finit pas. Il est vrai que les objets qu'elles renferment sont de la dernière conséquence. Un frère d'Araminte, capitaine de dragons, arrive sur ces entrefaites, et prend une de ces lettres pour donner des dragées à un petit enfant. Prenez garde, lui dit l'étranger, vous allez égarer des papiers très-importants. Bon, lui répond le capitaine, ce sont des réponses de bonne année.»
L'étrange manie des affaires est peinte plus sérieusement dans un autre livre, et personnifiée dans la baronne d'Ercy, un portrait où le temps a voulu voir un visage, la maîtresse d'un salon «au vrai ton de la cour», léger, sémillant, persiflant[ [723], une femme qui fit des ministres: madame Cassini.