Jolie, et charmante d'élégance, Mme Cassini avait commencé sa réputation de galanterie et d'intrigue sous Louis XV, en voyant les ministres, les généraux, les gens à la mode, en travaillant à placer des créatures, en jetant le discrédit sur le ministère, en donnant son blâme ou son approbation aux opérations du gouvernement. Puis, voulant prendre un vol plus haut, elle avait tenté une présentation à la cour, arrêtée par ce mot de Louis XV: «Il n'y a ici que trop d'intrigantes, Mme Cassini ne sera pas présentée[ [724].» Mais Louis XV mourait; et la fortune de Mme Cassini se levait avec le nouveau règne. Maîtresse de Maillebois, elle ouvrait à son frère, M. de Pezay, les portefeuilles de son amant, où M. de Pezay trouvait les plans, les mémoires de 1741 en Italie, dont il faisait un livre, les Campagnes de Maillebois, qui lui donnait une assiette dans le monde. Ce premier pas fait, Mme Cassini aidait son frère à se marier richement. Elle l'aidait encore, ce qui était plus utile à ses projets, à devenir l'amant de la princesse de Montbarrey. La princesse menait absolument Mme de Maurepas, Mme de Maurepas menait M. de Maurepas, M. de Maurepas menait le Roi, en sorte qu'être maître à ce moment de Mme de Montbarrey, c'était régner en France ou à peu près: aussi M. de Maurepas appelait-il M. de Pezay le Roi, le vrai Roi. Mais plus encore que de cette liaison, le salon de Mme Cassini, le joli salon de la rue de Babylone[ [725], tirait son influence d'une correspondance secrète concertée entre le frère et la sœur, adressée au jeune Roi pour guider son inexpérience, et qui faisait de Pezay le correspondant confidentiel, le conseiller intime de Louis XVI. Les coups de cette correspondance éclataient bientôt: Terray était chassé; Montbarrey devenait un directeur général de la guerre, et Pezay amenait au Contrôle général d'abord Clugny, puis Necker[ [726]. Mais, arrivé là, le salon Cassini dont l'ambition grossissait, voulait faire place nette dans le ministère: il tentait de renverser Maurepas, et Maurepas l'emportait. Maillebois livrait la correspondance secrète de Pezay que lui avait confiée Mme Cassini, et Pezay était exilé.
Ainsi croulait toute cette fortune, un rêve d'intrigue, dont rien ne restait debout, pas même le salon de Mme Cassini, ruiné par la disgrâce, bientôt discrédité par le scandale. Mme Cassini réclamait à M. Necker une pension de trois mille livres, comme sœur de M. de Pezay, sœur de l'auteur de son élévation, menaçant le ministre de publier les lettres qui prouvaient les intrigues et les manœuvres dont il avait usé pour arriver au ministère, par le secours de «cet enfant perdu de sa politique[ [727]».
En dehors de ces trois fins, la dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de cour, une fin restait encore aux dernières années de la vieille femme du dix-huitième siècle. C'était la fin sans déchirement, sans effort, sans tracas, de la femme qui, à quarante-cinq ans, prenait la toilette et l'esprit de son âge, et, sans rompre avec l'habitude de ses pensées, le train de ses relations de monde et de famille, sans sortir du cadre de sa vie, se mettait tranquillement à vivre avec la vieillesse comme avec une amie. Beaucoup de vieilles femmes ne se donnaient ni à la dévotion, ni au bel esprit, ni à l'intrigue: ces femmes rares qui, selon l'expression du temps, «avaient eu un caractère et n'avaient pas négligé de nourrir leur raison,» échappaient au besoin de se trouver un nouvel état, et elles se contentaient de faire simplement et pour elles-mêmes ce personnage de vieille femme, le plus parfait, le plus accompli peut-être dont la société du dix-huitième siècle nous ait laissé le souvenir et l'exemple.
La façon dont la femme subit la vieillesse, ou plutôt l'accueil qu'elle lui fait, est un des plus grands signes de cette philosophie pratique, qui l'a déjà soutenue dans le mariage. Elle se résigne au temps, sans se débattre aux mains de l'âge, avec une aisance et une sérénité singulière, un courage gai, un héroïsme enjoué et qui ne laisse échapper de sa personne ni un murmure, ni une plainte, ni un soupir, ni un regret. Le beau rêve de son sexe est fini; mais il lui reste à devenir «un homme aimable», et la voilà consolée. On croirait qu'elle a trouvé du premier coup dans les vertus d'amabilité cette bonne humeur de l'âme, cette heureuse santé des idées, cet apaisement de la vie que la dévotion sincère cherche à trouver entre l'âge mur et la mort. La vieille femme se détache des Mémoires du temps, elle vient doucement à l'Histoire comme dans la fleur effacée d'un vieux pastel, figure de bonté et de malice, souriant à l'ombre des années entre l'Indulgence et l'Expérience. Elle a encore son passé dans les yeux, sur les lèvres, rayon venu du cœur, épargné par les rides: «L'amour a passé par là,» disait d'un mot qui dit tout le prince de Ligne en la voyant.
Et ne semblaient-elles pas en effet, les vieilles femmes, dans ce temps, les grand'mères de l'amour? Le tonneau, où elles s'enfermaient dans un coin d'appartement aux premiers froids, rappelait ce tonneau où la gravure nous montre la fille de Lépicié, corbeille d'osier aux anses de laquelle montent les rosiers et les fleurs: c'était le confessionnal où la jeunesse venait chercher les conseils charitables, la morale humaine, l'encouragement, le secours, l'absolution. La vieille femme liait les couples, elle faisait les fiançailles, elle se réchauffait en mettant dans ses mains les mains qui se cherchaient; et penchée sur le bruit, les chansons, les passions de tout ce qui était jeune autour d'elle, elle ne sentait en elle ni aigreur, ni amertume, ni jalousie: elle pardonnait au présent de vivre à son tour, à l'avenir d'être plus jeune qu'elle; sa jeunesse lui revenait dans la jeunesse des autres, et le rappel de ce passé, rapporté à son souvenir par toutes les voix, ne la rendait que plus douce aux joies du monde, plus compatissante à ses faiblesses. Elle allait et venait, encourageant la gaieté qui venait à elle, fêtant le plaisir qu'elle faisait naître, préparant le chemin aux débutants, prêtant à tous la bienveillance de son attention, animant les gais propos, nouant les danses touchant enfin et animant ce monde à toute heure avec cette béquille enchantée qui la portait, toute branlante, véritable baguette de bonne fée, dont la pomme, pleine d'or pour les pauvres, semait les charités sur son passage.
Celles qui avaient été les plus jolies, les plus galantes, dont la jeunesse avait eu le plus de triomphes et d'orages, se montraient souvent les plus faciles à la vieillesse, les plus séduisantes dans ce nouveau rôle. Accoutumées à recevoir des hommages, elles se les conservaient par les charmes du commerce, la discrétion, la facilité, l'agrément. Quittant l'amour, elles cherchaient des amis, jugeant qu'à leur âge c'était, comme elles disaient, «une bonne spéculation de se faire adorer.» A la connaissance du monde elles joignaient les trois qualités de l'esprit du monde: le trait, le tact et le goût. Leur parole à la fois hardie et caline, caressante et garçonnière, donnait à la causerie sa liberté piquante. Ces femmes étaient les maîtresses de salon de la France; elles présidaient à sa conversation, elles lui donnaient la mesure, la vive allure de leurs idées et de leurs jugements, un accord naturel et toujours juste. Par des liens invisibles, par mille grâces, par le charme de leur voix adoucie, de leur accent maternel, de leur raison rieuse, elles retenaient auprès des femmes, elles ralliaient ce monde d'hommes qui allait à la fin du siècle déserter la vie de la société pour la vie du club. Par l'intelligence qui était en elles comme une dernière coquetterie, elles régnaient, elles gouvernaient, elles ordonnaient; elles faisaient les réputations, elles dictaient les jugements, elles distribuaient ou excusaient les ridicules. Elles faisaient plus: elles modéraient les mœurs de la bonne compagnie, elles leur assignaient leur équilibre et leur milieu entre la décence et la bégueulerie. Elles représentaient la tradition tolérante et la convenance sans pruderie. Elles faisaient l'ordre, elles donnaient le ton, elles conservaient l'étiquette des façons, des manières, au milieu de cette société, dont elles étaient, selon le mot d'un contemporain, «les lieutenants de police» sous l'autorité de cette adorable doyenne: la maréchale de Luxembourg[ [728].
Arrêtons-nous un instant au portrait de celle-ci; car ce n'est pas une vieille femme, c'est la vieille femme d'alors, celle qui personnifie, dans son expression la plus aimable, la vieillesse du dix-huitième siècle. Rien ne lui manque de son temps: sa jeunesse a presque dépassé la légèreté, et il reste de ses anciennes amours une chanson fameuse qui voltige dans l'écho des salons. Depuis, elle s'était si bien rangée, elle a oublié son passé avec tant de naturel et tant d'aisance, que tout le monde autour d'elle l'oublie comme elle, et que personne ne s'avise de remarquer que sa dignité n'est faite qu'avec de la grâce. Un esprit piquant, un goût toujours sûr, lui ont acquis dans le monde une autorité qu'on respecte, qu'on aime et qu'on redoute. Elle prononce en dernier ressort sur tout ce qui entre dans la société, elle attribue ou ôte aux gens cette considération personnelle qui leur ouvre ou leur ferme les portes de l'intimité; d'un mot, elle les fait admettre ou refuser à ces petits soupers si recherchés où l'on n'admet que les hommes du bel air. Elle donne aux jeunes personnes et aux jeunes gens le baptême de ce jugement décisif qui est, de Paris à Versailles, comme le mot de passe de leur figure ou de leur esprit. Sans pédanterie, sans indignation, sans grandes phrases, elle fait justice des personnes, des sentiments, des façons, de la fatuité, du ton avantageux, de la confiance présomptueuse, de tout ce qui blesse la délicatesse, avec des épigrammes et des moqueries assez plaisantes pour être citées et demeurer au dos de ce qu'elle a voulu punir ou railler. Forçant les femmes à une coquetterie générale, commandant les égards aux hommes, elle est l'institutrice de toute la jeune cour, le grand juge de toutes les choses de la politesse, le dernier censeur de l'urbanité française, au milieu de l'anglomanie qui répand déjà la mode de ses fracs et de ses rudesses.
Le ton,—tout est là pour la maréchale: c'est l'homme, c'est la femme même. Elle juge qu'il n'est pas seulement une forme, mais un caractère, et comme une conscience extérieure de l'âme et des sentiments. Un mauvais ton accuse, à ses yeux, un manque de délicatesse; et elle est persuadée qu'il y a une correspondance exacte entre l'élégance des manières et l'élégance des pensées, du cœur même. Elle tient à la lettre des usages du monde; mais c'est qu'à force de les étudier et de les voir pratiquer, elle a cru y découvrir un sens, un bon sens et une finesse admirables. Pénétrant jusqu'à l'esprit de ces usages, elle s'est fait une telle idée de leur valeur morale, qu'elle n'est pas éloignée de croire qu'il y a quelque chose d'agréable à Dieu jusque dans les belles manières de le prier. Un jour, c'était à l'Isle-Adam, les dames, attendant pour la messe le prince de Conti, avaient posé dans le salon, sur une table ronde, leurs livres d'Heures; les feuilletant par passe-temps, Mme de Luxembourg s'arrêta à deux ou trois prières, et les trouvant de mauvais goût se mit à les critiquer furieusement; et comme une dame essayait de défendre les prières, disant qu'il suffisait qu'une prière fût dite avec piété, et que Dieu assurément ne faisait nulle attention à ce qu'on appelle un bon ou un mauvais ton: «Eh! bien, madame, dit vivement et très-sérieusement la maréchale, ne croyez pas cela[ [729].» N'y a-t-il pas dans ce mot toute la femme, et aussi la dernière superstition, je me trompe, la dernière religion de cette société polie?
Cette vieille fée de la politesse eut un ange pour bâton de vieillesse: appuyée d'une main sur sa canne, elle s'appuyait de l'autre sur le bras d'une jeune femme qui ne la quittait point, et que le monde voyait toujours à ses côtés; spectacle charmant qui semblait montrer l'Esprit soutenu par la Pudeur! Cette jeune femme était la petite-fille de la maréchale de Luxembourg, Mme de Lauzun, cette créature accomplie qui touchait tous les cœurs d'une si tendre émotion. La jeunesse était en elle comme une douce sainteté. La naïveté, la noblesse, une décence digne et séduisante, donnaient à son regard, à sa physionomie, une expression céleste. Ses paroles, ses mouvements, toute sa personne respiraient une sorte de vertu virginale; et l'on eût dit qu'en passant elle laissait se répandre autour d'elle la pureté de son âme. Vivant dans le monde, de la vie du monde, elle se gardait de toutes ses atteintes. Rougissant pour un regard, troublée pour un rien, elle plaisait sans coquetterie, elle charmait comme l'Innocence dont elle semblait le portrait imaginé[ [730].