Toutes ces femmes du dix-huitième siècle qui savaient si bien vieillir, mettaient à accepter l'âge plus que de la résignation, mais encore de l'esprit et du goût. Elles ne se prêtaient point seulement moralement à ce grand changement, par la patience de l'humeur, par le renoncement aux prétentions et aux exigences, par la sérénité, le détachement, l'apaisement d'une sorte d'indulgence maternelle: elles accommodaient leur corps aux modes de la vieillesse comme elles avaient accommodé leur âme à ses vertus. Elles savaient faire de leur toilette la toilette de leurs années. De toutes les coquetteries de leur passé de femmes, elles n'en gardaient qu'une, la plus simple, la plus sévère, la propreté, une propreté qui leur donnait tout à la fois une élégance et une dignité. Ce qu'elles montraient tout d'abord et à la première vue sur toute leur personne, leur seule parure affichée était ce que le temps appelait «une netteté recherchée». Par cette tenue toujours nette, par ce grand soin de la toilette auquel elles ne manquaient pas un jour[ [731], et dont rien ne les affranchissait, ni le malaise, ni les souffrances, ni les infirmités, elles échappaient sinon aux ravages, du moins aux laideurs et aux horreurs de l'âge: elles cédaient aux années, mais sans en subir l'injure, en secouant la poussière du temps. Leur costume était le plus simple et le plus noble. Elles excellaient à mettre une convenance dans chacun de ses détails, dans la façon de la robe aux manches larges, dans l'étoffe d'une couleur austère, toilette éteinte que relevait un seul luxe: le linge le plus uni et le plus fin. C'est ainsi que s'habillait la vieille femme, montrant cette singulière entente de sa mise, ce bon goût si sobre que Diderot admirait un jour au Grandval, en levant, après une partie de piquet, les yeux sur Mme Geoffrin[ [732]. A peine si la maladie la faisait manquer à ce devoir rigoureux qu'elle s'était imposé d'être avenante dans la simplicité et parfaitement correcte dans la propreté. Toute femme bien élevée gardait jusqu'au bout la décence de la vieillesse, et l'on en voyait qui se levaient héroïquement sur leur lit d'agonie pour faire une dernière toilette[ [733], comme si elles eussent craint de dégoûter la Mort!

XII
LA PHILOSOPHIE ET LA MORT DE LA FEMME

Lorsqu'on interroge jusqu'au fond l'âme de la femme du dix-huitième siècle et qu'on lui demande son principe, sa loi, la règle qui se laisse apercevoir dans la conscience de son sexe n'est point une règle religieuse, une règle divine, une règle consacrée par une foi: elle est cette règle absolument et entièrement humaine que la femme du temps appelle «une petite philosophie», c'est-à-dire un plan de conduite qui précède les actions, un dessin dans lequel il faut essayer de faire tenir la vie pour ne pas marcher à l'aventure, une façon de tirer parti de sa raison pour son bonheur.

Cette philosophie que la femme se crée pour son besoin, aussi bien que pour son excuse, met son premier et son dernier mot, son but et sa fin, dans le bonheur. Simple de formule, de pratique facile, légitimant toutes les aspirations naturelles de la femme, elle n'exige d'elle que la modération de l'égoïsme et le sacrifice des excès. Le plus haut point de perfection de cette sagesse épicurienne est d'atteindre à la ferme persuasion qu'il n'y a rien autre chose à faire en ce monde qu'à être heureux; et la recommandation qu'elle répète, le mode d'avancement qu'elle indique, est de ne tendre qu'aux sensations et aux sentiments agréables. Cette sagesse admet bien qu'il faut aimer la vertu, mais elle n'exige pas qu'on l'aime parce qu'elle est la vertu, qu'on l'aime pour elle-même; elle la conseille seulement comme une sorte de sobriété nécessaire au bonheur. Elle veut qu'on ait une bonne conscience, mais seulement pour être bien avec soi-même, par la même raison qu'il faut être logé commodément chez soi. C'est, d'un bout à l'autre et de précepte en précepte, une doctrine qui aime ses aises, qui cherche les commodités morales, un régime sans rigueur ressemblant à une douce et complaisante hygiène de l'âme, et qui ne vise qu'à tenir le cœur et l'esprit dans une assiette tranquille, et dans ces quatre grandes conditions de santé intérieure, de plénitude spirituelle, et de satisfaction physique: s'être défait des préjugés, c'est-à-dire de toute opinion reçue sans examen, être vertueux, se bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusion; car ce sont là les quatre «grandes machines» du bonheur de la femme, représentées presque comme les quatre devoirs de sa vie par Mme du Châtelet dans son Traité du Bonheur.

A cette philosophie qui étouffait tous les généreux appétits de la femme, bornait son âme de tous côtés, abaissait tous les sens de son cœur, succédait la philosophie qui allait véritablement soutenir et consoler la femme dans l'irréligion, et lui conserver, dans le scepticisme, un appui moral. De l'observation des autres, de l'observation d'elle-même, d'une sorte d'examen de conscience fait avec sincérité, avec ingénuité, la femme tire la pensée et la volonté de se rendre plus heureuse, mais en se rendant meilleure. A l'aide de cette seule révélation, le sentiment du devoir, elle élargit l'image, l'action, et la pratique de la vertu: des devoirs envers elle-même, elle monte aux devoirs envers les autres. Développant, étendant, fixant les idées confuses de son esprit sur l'humanité, elle se fait une obligation indispensable de la justice envers tous les hommes, et la justice devient en elle une charité. Elle s'impose d'être indulgente à toutes les fautes dont le principe n'est pas vicieux, et de respecter tous les défauts qui ne peuvent nuire à personne. Elle tend, par tous les moyens et toutes les maximes, à la douceur, à la bonté, à l'agrément, à la facilité, à l'égalité d'humeur, à cette paix répandue tout autour de soi que donne le gouvernement absolu de la raison. Perfectionner sa raison pour assurer son repos, acquérir le courage de la patience pour diminuer de moitié les maux de la vie, élever son âme, en répandre la bonté, ce sont là les jouissances intérieures, supérieures aux circonstances, indépendantes des hommes, que se promet et auxquelles atteint cette philosophie de la femme, à la fois si pure et si tendre. Lisez le livre qui formule ce plan de sagesse, les Confessions de Mme de Fourqueux, née Monthyon, ce beau rêve de perfection n'est point couronné par la foi. Dieu est absent de cette grande leçon morale qui ne le nomme qu'une fois pour attester qu'elle ne le craint pas: «Quand on s'est appliqué à bien connaître ce qu'on doit à ses semblables, qu'on n'apprend que pour pratiquer, qu'on est devenu juste pour soi et bon pour les autres, on peut se rassurer sur les jugements de Dieu.» Dieu, ce n'était pas seulement un mot, c'était une idée qui manquait à cette philosophie; et ce n'est qu'après avoir trouvé, de cette philosophie, tous les grands principes et tous les nobles préceptes en elle-même, que l'on voit Mme de Fourqueux, reprenant son livre au bout de neuf ans, annoncer qu'elle a acquis, dans l'intervalle, la persuasion d'un Dieu[ [734].


Quelques âmes se montrent au dix-huitième siècle si belles, si hautes, si aimables, qu'on les prendrait pour le sourire et le rayon de cette philosophie. Quelques femmes apparaissent qui sont toute raison, toute sagesse et toute grâce, et dont le charme appelle autour d'elles une sorte de vénération. Elles semblent avoir reçu toutes les vertus qu'elles ont acquises, tant elles les portent sans orgueil et sans effort. Elles se prêtent au monde, et elles se plaisent avec elles-mêmes. Elles sont indulgentes aux misères des autres, comme à leurs misères propres. La résignation aux disgrâces, la sensibilité, la charité, la justice, la pureté, s'unissent en elles à toutes les corrections de l'expression et de la pensée, à tous les agréments aussi bien qu'à toutes les dignités du cœur. Leur âme en toute circonstance, et sans jamais se démentir, ressemble à la belle peinture qu'elles se font de la vertu: «Elle ne montre rien parce qu'elle ne croit avoir à s'enorgueillir de rien, elle ne cache rien parce qu'elle ne croit pas être regardée et ne s'attend pas à être louée; elle n'est ni vaine, ni modeste, parce qu'elle est simple, parce qu'elle est vraie.» Et ces créatures élues, qui ont comme une sainteté mondaine, n'ont point de piété. Elles suivent à la lettre la recommandation de l'Écriture, elles pratiquent la Vérité dans la Charité, ingénument, sans rien craindre, sans rien attendre, sans rien espérer, sans rien demander, sans rien prier. Dieu leur manque, et leurs mérites s'en passent. Toute leur religion n'est qu'une morale; et leur morale, qu'elles simplifient pour l'avoir toujours sous la main, se réduit à ce seul précepte, «ce vaste et grand précepte»: Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Une mère ne les a point formées, leur éducation a été nulle; c'est par une aspiration personnelle, par un essor naturel, qu'elles se sont élevées à l'intuition, au goût, à la passion de ce qui est bon, de ce qui est juste[ [735]. Elles se soutiennent à la hauteur de leur cœur, sans secours, par leurs forces propres. Elles ne recourent pas plus aux philosophes et à la théologie rationnelle qu'à la religion: tout ce qu'elles appellent «le galimatias des livres et des traités» ne leur sert de rien. Affranchies de tout dogme et de tout système, elles puisent au fond d'elles-mêmes leurs lumières aussi bien que leurs ressources. Et voilà que ces âmes admirables et sans tache, personnifiées dans un type angélique, Mme la duchesse de Choiseul, font éclater dans le dix-huitième siècle une vertu qui trouve son but, sa récompense, son aliment en elle-même; voilà que quelques femmes donnent dans ce siècle de légèreté le grand spectacle d'une conscience en équilibre dans le vide, spectacle oublié de l'humanité depuis les Antonins!


Cette philosophie sans système, sans orgueil, qui donne à la femme du dix-huitième siècle plus que la gaieté, le contentement, ne la soutient pas seulement contre les misères de la vie: elle semble la fortifier encore contre la mort, et lui donner comme une facile patience de son horreur. On voit, dans le siècle, les femmes s'éteindre doucement et sans révolte; on les voit mettre à mourir une grâce aisée et quitter le monde discrètement comme un salon rempli où elles ne voudraient rien interrompre. La femme en ce temps est plus que douce, elle est polie envers la mort.