Le lendemain, la calèche de louage que Coriolis avait prise à Fontainebleau débouchait, au bout d'une heure et demie de voyage à travers la forêt, d'une route de sable sur le pavé.
Des vergers touchaient le bois, le village naissait à sa lisière. De petites maisons aux volets gris, aux toits de tuile, élevées d'un étage, avec l'avance d'un auvent sous lequel causaient à l'ombre des femmes sur des siéges rustiques, des murs au chaperon de bruyères sèches, d'où sortaient et se penchaient des verdures de jardin, des façades de fermes avec leurs grandes portes charretières, commençaient la longue rue. Tout à l'entrée, un tout jeune enfant, de l'âge des enfants qui dessinent des maisons de travers avec un tirebouchon de fumée, assis par terre et la curiosité de deux petites filles dans le dos, crayonnait on ne savait quoi d'après nature. Les maisons garnies de vignes, prudemment montées et plaquées hors de la portée de la main, les murailles de moellon des granges continuaient. Çà et là, une grille en bois cachait mal des fleurs; un store chinois apparaissait à un rez-de-chaussée; des fenêtres à moulure étaient encastrées dans une construction paysanne. Une baie, à demi barrée d'une serge verte, laissait voir les poutres d'un atelier. Par une porte ouverte, un chevalet s'apercevait avec une étude sur un buffet. Coriolis reconnaissait des toits de bois sur des portes, des cours, des ruelles de masures donnant sur la campagne, que des eaux fortes lui avaient déjà montrées. La voiture arrêta devant une longue bâtisse où la vigne repoussait les volets verts: on était arrivé, c'était l'auberge.
Le maître de l'auberge, coiffé d'un feutre d'artiste, mena les voyageurs à un petit pavillon où ils trouvèrent trois chambres assez proprettes, dont l'une ouvrait sur un petit atelier au nord, meublé d'un canapé en noyer, recouvert de velours d'Utrecht rouge, dont les accotoirs avaient des sphinx à mamelles du Directoire et les pieds des griffes en terre cuite.
Coriolis trouva le soir les draps un peu gros, mais pénétrés de la bonne odeur du linge qui a séché sur des haies et sur des arbres à fruit; et il s'endormit au bruit d'un égouttement d'eau qui ressemblait à un chant de caille.
Pittoresque et riante auberge que cette auberge de Barbison, vrai vide-bouteille de l'Art! une maison dans un treillage mangé de lierre, de jasmin, de chèvrefeuille, de plantes qui grimpent avec de grandes feuilles vertes! Des bouts de tuyau de poêle fument dans des touffes de roses, des hirondelles nichent sous la gouttière et frappent aux carreaux; dans le rentrant des fenêtres, des torchis de pinceaux font des palettes folles. La verdure de la maison saute par-dessus les tonnelles, monte les escaliers aux petits toits de bois, garnit les petits ponts tremblants, s'élance aux baies des petits ateliers. Des vignes collées au mur balancent et secouent leurs brindilles et leurs vrilles sur le trou noir de la cuisine et les bras bruns d'une laveuse. Une découpure de treille encadre dans des feuilles, une tête de cerf aux os blancs.
Et ce sont, dans le plein air, des tables où traînent des verres tachés de vin et de vieux livres usés où se déchire le papier qui fait un manche au gigot, des buffets, des fontaines, des garde-mangers remplis de viandes saignantes sous l'abri d'une feuille de zinc; des moss, des canettes, des verres vides, encombrant le dessus de la cave ouverte et pleine. La poulie, la corde et le grincement d'un puits se perdent dans les branches d'un abricotier. Des poules montent aux échelles pour aller pondre au grenier sans fenêtre; des corbeaux familiers volent çà et là; de tout petits chats jouent entre des barreaux de tabouret; sur la traverse d'un chevalet cassé, un coq jette son cri.
Il y a dans le fumier des canetons en tas, des chiens qui dorment, des poussins qui courent. Il y a des tonneaux coulés dans des mares; et çà et là des chaudrons noirs de suie, des seaux de fer-blanc, des terrines, des cages à poulet, des arrosoirs, des écuelles et de petits sacs de graines renflés; des palissades où sont fichés, dans chaque pieu, des goulots de bouteille; une herse démanchée à côté d'un débris de berceau en osier; un moulin à café, dans un bourdonnement d'abeilles, encore odorant de ce qu'il a brûlé; des claies de fromages séchant à côté de brosses à peindre et de torchons bis sur des bourrées sèches; des cordes de balançoire pourries pendant d'un sureau; des piles de bois, des amoncellements de solives, des appentis, des toits de branchages, des poulaillers rapiécés, des lapinières improvisées, des hangars où s'enfonce l'établi avec du soleil sur les outils; des portes battantes, dont le poids est une pierre dans un morceau de mouchoir bleu; des sentiers où traînent des morceaux et des restes de tout; des resserres encombrées de vieilles choses hors de service… Bric-à-brac hybride de café et de ferme, de capharnaüm et de basse-cour, de marchand de vin et d'atelier, qui, avec son fouillis fourmillant, animé, battu, remué par l'air ventilant du pays, fait penser à la cour d'une hôtellerie bâtie par les pinceaux d'Isabey.
LXXII
Les premières journées passées à Barbison parurent à Coriolis douces et reposantes. Il avait quitté Paris encore convalescent, dans un état de fatigue de corps et de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent le travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air sain et calmant de la vie végétative. La bête, chez lui, avait besoin de se mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à se sentir dans cet endroit si bien mort à tous les bruits d'une capitale, et où la publicité n'était que le Moniteur des communes. Sa vue était heureuse de cette grande rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences dételées sur le bord de la chaussée. Il goûtait des jouissances d'oubli à voir le peu qui passe là, le lent travail des bêtes et des gens, cet apaisement particulier que les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme les grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons et les existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se succèdent, sans être plutôt un jour qu'un autre, ce temps du village auquel on se laisse aller, ces heures inoccupées qui le menaient au soir, un soir sans gaz où ne restait de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet du billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du matin, il éprouvait une certaine satisfaction, lorsque le conducteur de la voiture de Melun criait à l'aubergiste:—Rien de nouveau?—et que l'aubergiste répondait:—Rien—ce rien qui disait que rien là n'arrivait.
Pour Manette, la campagne était comme le déballage de la première boîte de joujoux d'où sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et des arbres frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que ça? de petite fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de la terre, des arbres partout, un jardin qui n'en finissait pas, des oiseaux, des champs remplis de choses qui poussent, c'était pour elle comme un monde nouveau d'étonnements et d'amusements.