Sa peinture faisait respirer le bois, l'herbe mouillée, la terre des champs crevassée à grosses mottes, la chaleur et, comme dit le paysan, le touffe d'une belle journée, la fraîcheur d'une rivière, l'ombre d'un chemin creux: elle avait des parfums, des fragrances, des haleines. De l'été, de l'automne, du matin, du midi, du soir, Crescent donnait le sentiment, presque l'émotion, en peintre admirable de la sensation. Ce qu'il cherchait, ce qu'il rendait avant tout, c'était l'impression, vive et profonde du lieu, du moment, de la saison, de l'heure. D'un paysage il exprimait la vie latente, l'effet pénétrant, la gaieté, le recueillement, le mystère, l'allégresse ou le soupir. Et de ses souvenirs, de ses études, il semblait emporter dans ses toiles l'espèce d'âme variable, circulant autour de la sèche immobilité du motif, animant l'arbre et le terrain,—l'atmosphère.

L'atmosphère, la possession, le remaniement continu, l'embrassement universel, la pénétration des choses par le ciel, avaient été la grande étude de ces yeux et de cet esprit, toujours occupés à contempler et à saisir les féeries du soleil, de la pluie, du brouillard, de la brume, les métamorphoses et l'infinie variété des tonalités célestes, les vaporisations changeantes, le flottement des rayons, les décompositions des nuages, l'admirable richesse et le divin caprice des colorations prismatiques de nos ciels du Nord. Aussi, le ciel pour lui n'était-il jamais un fait isolé, le dessus et le plafond d'un tableau, il était l'enveloppement du paysage, donnant à l'ensemble et aux détails tous les rapports de ton, le bain où tout trempait, de la feuille à l'insecte, le milieu ambiant et diffus d'où se levaient tous les mirages de la nature et toutes les transfigurations de la terre.

Et tantôt, dans ses toiles, qui étaient le poëme rustique des Heures retrouvé au bout de la brosse, il répandait le matin, l'aube poudroyante, les dernières balayures de la nuit, le jour timide dans un brouillard de rosée, la lumière argentée, virginale, comme tramée de fils de la Vierge, sous laquelle la verdure frissonne, l'eau fume, le village s'éveille: on eût dit que sa palette était la palette de l'Angelus. Tantôt il peignait le midi ardent et poussiéreux, gris de chaleur orageuse, avec ses tons neutres et brûlants, ses soleils sourds faisant peser la fadeur écœurante de l'été sur la sieste des moissonneurs. Et toute une série admirable de ses tableaux déroulait le soir, ses incendies, ses roulées de nuages de rubis sur un horizon d'or, les lentes défaillances, les pâlissements de jour, la descente de la mélancolie sereine des heures noires dans la campagne éteinte et presque effacée.

Là-dedans, souvent Crescent jetait une scène, quelque scène champêtre, les semailles, la moisson, la récolte,—un de ces travaux nourriciers de l'homme dont il essayait d'indiquer la grandeur et l'antique sainteté avec l'austère simplicité des poses, avec la rondeur d'une ligne rudimentaire, l'espèce de style fruste d'une humanité primitive, faisant de la paysanne, de la femme de labour, courbée sur la glèbe, de ce corps où le labeur du champ a tué la femme, la silhouette plate et rigide habillée comme de la déteinte des deux éléments où elle vit:—du brun de la terre, du bleu du ciel.

LXXXIV

Le dîner donné par Crescent eut lieu à une heure, l'heure du dîner de la campagne, sous une tente faite avec des draps, dressée dans le jardin.

On mangea gaiement le chevreuil servi à toutes les sauces. Et bientôt, dans l'expansion de ce repas en plein air, Crescent et Coriolis, qui avaient d'avance, sans se connaître, une mutuelle estime de leurs talents, devinrent presque des amis, se parlant dans l'intimité de l'aparté, et l'isolement de la causerie à deux.

Avec son rire, sa gaieté gamine, ce mélange de familiarité bouffonne et de galanterie attentionnée, qui était son charme auprès des femmes, Anatole avait fait tout le suite la conquête de madame Crescent.

Seule, Manette, un peu dépaysée dans ce dîner d'hommes, où il n'y avait d'autre femme avec elle que madame Crescent, laissait voir une espèce de gêne.

La femme du paysagiste s'en aperçut; et à peine le dessert fut-il sur la table qu'elle lui dit:—Ma belle, venez voir ma poulaille… ça vous amusera plus que de rester avec toutes ces horreurs d'hommes… Et vous?—fit-elle en se tournant vers Anatole, vous, le bélier