En sortant de table, Manette demanda à la femme de l'aubergiste ce que c'était que ces gens-là, et s'ils resteraient longtemps. Elle apprit qu'ils s'appelaient M. et madame Riberolles; qu'ils venaient passer tous les ans une partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure de l'individu et le genre de son talent, avait la spécialité de peindre des branches de groseillier et de cerisier sur de petits panneaux, dont il laissait le fond et les veines de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui, ne le quittait pas: elle en était très-jalouse.
Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain de madame Riberolles se reculant de son voisinage, se garant d'elle, affectant de ne pas la voir, de ne pas l'entendre; et elle remarqua la gêne, l'embarras, l'espèce de honte troublée qu'avait vis-à-vis d'elle la femme du professeur, évitant son regard et se levant, la première au dessert, pour ne pas la rencontrer.
A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver chez Manette un écho, une voix qui se mêla peu à peu à ses plaintes. Les choses en étaient là, quand un soir, un des Américains se mit à dire que dans son pays, le métier de modèle était considéré comme honteux; et, comme exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il avait dessiné un modèle de femme dans une académie de New-York, pas une jeune personne, à un petit bal où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui. L'honnête Américain avait raconté cela fort innocemment, et en toute ignorance du passé de Manette. Son histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle y trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir une intention d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce que Coriolis put lui dire, elle resta attachée à cette idée, avec l'entêtement bête et enragé, enfoncé pour toujours dans la cervelle d'une femme du peuple, et que rien n'en arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on l'outrageait.
Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop fâché qu'on quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un crime. En grisant d'eau-de-vie le corbeau favori de la maison, il l'avait foudroyé. Le croyant échappé, on le cherchait partout.
Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la table des peintres. Ils se feraient servir à part, tous les trois. Il n'était guère plus content qu'elle de l'auberge; mais, quoi qu'il fût tout prêt à s'en aller, il lui demandait de rester encore quelques jours. On lui avait parlé de Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas s'établir un peu mieux.
Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la suite d'un pannotage pour la destruction des grands animaux dont se plaignaient les paysans, un peintre de l'endroit, une des popularités du pays, le fameux paysagiste Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général, invita à venir le manger chez lui tous les artistes faisant séjour à Barbison, Coriolis, «sa dame» et Anatole.
LXXXIII
Crescent était un des grands représentants du paysage moderne.
Dans le grand mouvement du retour de l'art et de l'homme du XIXe siècle à la nature naturelle, dans cette étude sympathique des choses à laquelle vont pour se retremper et se rafraîchir les civilisations vieilles, dans cette poursuite passionnée des beautés simples, humbles, ingénues de la terre, qui restera le charme et la gloire de notre école présente, Crescent s'était fait un nom et une place à part. Un des premiers il avait bravement rompu avec le paysage historique, le site composé et traditionnel, le persil héroïque du feuillage, l'arbre monumental, cèdre ou hêtre, trois fois séculaire abritant inévitablement un crime ou un amour mythologique. Il avait été au premier champ, à la première herbe, à la première eau; et là, toute la nature lui était apparue et lui avait parlé. En regardant naïvement et religieusement en l'air et à ses pieds, à quelques pas d'un faubourg et d'une barrière, il avait trouvé sa vocation et son talent. Dans la campagne commune, vulgaire, méprisée du rayon de la grande ville, il avait découvert la campagne. Le verger mêlé aux champs, les assemblages de toits de chaume dans un bouquet de sureaux, les maigres coteaux de vigne, les ondulations de collines basses, les légers rideaux de peupliers, les minces bois clairs de la grande banlieue lui avaient suffi pour trouver ces chefs-d'œuvre «qu'on peut faire,—disait un de ses grands camarades,—sans quitter les environs de Paris.»
Pour lui, la terre n'avait point de lieux communs: le plus petit coin, le moindre sujet lui donnait l'inspiration. Une ferme, un clos, un ruisseau sous bois clapotant sous le sabot d'un cheval de charrette, une tranche de blé vert plein de coquelicots et de bluets froissée par l'âne d'une paysanne, une lisière de pommiers en fleur blancs et roses comme des arbres de paradis: c'étaient ses tableaux. Une ligne d'horizon, une mare, une silhouette de femme perdue, il ne lui fallait que cela pour faire voir et toucher à l'œil la plaine de Barbison.