—Eh bien! oui, j'y viens… Je me débattais contre moi-même en te combattant… Je me gendarmais, je ne voulais pas… J'étais dans une autre chose… C'est le diable… On ne veut pas reconnaître qu'on se blouse… Tiens! ç'a été fini à ma dernière maladie… La turquerie, bonsoir! Je lui ai fait mes adieux en croyant mourir… Maintenant, c'est mort… Et tu me vois depuis ce temps-là… désorienté… Tiens! c'est le mot… un homme qui cherche… qui essaye de se raccrocher… Enfin, ce qu'il y a de sûr, c'est que je vais passer à d'autres exercices… Tu verras ce que je veux faire…
—Bravo! Le moderne… vois-tu, le moderne, il n'y a que cela… Une bonne idée que tu as là… Eh bien! vrai, ça me fait plaisir, beaucoup de plaisir… parce que… écoute… Je me disais: Coriolis qui a ça, un tempérament, qui est doué, lui qui est quelqu'un, un nerveux, un sensitif… une machine à sensations… lui qui a des yeux… Comment! il a son temps devant lui, et il ne le voit pas! Non, il ne le voit pas, cet animal-là… Non, non, non…—répéta Chassagnol avec un rire bête et fou qui ricanait.—Mais, est-ce que tous les peintres, les grands peintres de tous les temps, ce n'est pas de leur temps qu'ils ont dégagé le Beau? Est-ce que tu crois que ça n'est donné qu'à une époque, qu'à un peuple, le beau? Mais tous les temps portent en eux un Beau, un Beau quelconque, plus ou moins à fleur de terre, saisissable et exploitable… C'est une question de creusage, ça… Il se peut que le Beau d'aujourd'hui soit enveloppé, enterré, concentré… Il faut peut-être, pour le trouver, de l'analyse, une loupe, des yeux de myope, des procédés de physiologie nouveaux… Voyons, tiens, Balzac? Est-ce que Balzac n'a pas trouvé des grandeurs dans l'argent, le ménage, la saleté des choses modernes? dans un tas de choses où les siècles passés n'avaient pas vu pour deux liards d'art? Et il n'y aurait plus rien pour l'artiste dans l'ordre des choses plastiques, plus d'inspiration d'art dans le contemporain!… Je sais bien, le costume, l'habit noir… On vous jette toujours ça au nez, l'habit noir! Mais s'il y avait un Bronzino dans notre école, je réponds qu'il trouverait un fier style dans un Elbeuf. Et si Rembrandt revenait… crois-tu qu'un habit noir peint par lui ne serait pas une belle chose?… Il y a eu des peintres de brocard, de soie, de velours, d'étoffes de luxe, d'habits de nuage… Eh bien! il faut maintenant un peintre du drap: il viendra… et il fera des choses superbes, toutes neuves, tu verras, avec ce noir d'affaires de notre vie sociale… Ah! cette question-là, la question du moderne, on la croit vidée, parce qu'il y a eu cette caricature du Vrai de notre temps, un épatement de bourgeois: le réalisme!… parce qu'un monsieur a fait une religion en chambre avec du laid bête, du vulgaire mal ramassé et sans choix, du moderne… bas, ça me serait égal, mais commun, sans caractère, sans expression, sans ce qui est la beauté et la vie du Laid dans la nature et dans l'art: le style! dont tu faisais si justement l'autre jour le génie, la griffe du lion, chez un peintre… Et puis quoi, le Laid? ce n'est qu'une ombre de ce monde-ci, si vilain qu'il soit. A côté de la rue, il y a le salon… à côté de l'homme, il y a la femme… la femme moderne… Je te demande si une Parisienne, en toilette de bal, n'est pas aussi belle pour les pinceaux que la femme de n'importe quelle civilisation? Un chef-d'œuvre de Paris, la robe, l'allure, le caprice, le chiffonnement de tout, de la jupe et de la mine!… et dire que cette femme-là, la femme du dix-neuvième siècle, la poupée sublime, tu ne l'as pas encore vue dans un tableau d'une valeur de deux sous… Pourquoi? On n'a jamais pu savoir… Ah! les lisières, les exemples, les traditions, les anciens, la pierre du passé sur l'estomac!… Sais-tu sur quoi me semblent donner les ateliers d'à présent? tiens! sur le cimetière de l'Idéal… Mais vois donc David, David qui a jeté pour trente ans d'Hersilie dans les boîtes à couleur, David n'a fait qu'un morceau de passion, qu'un tableau qui vit: son Marat!… Le moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et quelque chose de vous… tout est là pour l'artiste, depuis l'âge d'Égine jusqu'à l'âge de l'Institut… Ah! je sais, il y a des articles de rêveurs, des enfileurs de phrases à sang blanc pour vous dire qu'il faut s'abstraire de son époque, remonter au répertoire du canon ancien des sujets et de l'intérêt! L'hiératisme alors? Des farces enfoncées par la vapeur et 1789!… ça rentre dans les individus métempsycosistes et transposés qui ont besoin que les choses où les gens aient cinq cents ans sur le dos pour leur trouver de la noblesse, de l'actualité ou du génie… Le dix-neuvième siècle ne pas faire un peintre! mais c'est inconcevable… Je n'y crois pas… Un siècle qui a tant souffert, le grand siècle de l'inquiétude des sciences et de l'anxiété du vrai… Un Prométhée raté, mais un Prométhée… un Titan, si tu veux, avec une maladie de foie… un siècle comme cela, ardent, tourmenté, saignant, avec sa beauté de malade, ses visages de fièvre, comment veux-tu qu'il ne trouve pas une forme pour s'exprimer, qu'il ne jaillisse pas dans un art, dans un génie à trouver, et qui se trouvera… Après ce grand grisailleur douloureux, Géricault, il y a eu un homme, tiens! Delacroix… c'était peut-être l'homme à cela… un tempérament tout nerfs, un malade, un agité, le passionné des passionnés… Mais il n'a rien vu qu'à travers le romantisme, une bêtise, un idéalisme de pittoresque… Et pourtant, que de choses dans ce sacré dix-neuvième siècle!… C'est que, sacristi! il y en a pour tous les goûts… Si c'est trop petit pour vous, les mœurs du temps, les scènes, la rue qui passe, vous avez aussi du grand, du gigantesque, de l'épique dans ce temps-ci… Vous pouvez être un peintre d'histoire du dix-neuvième siècle… et un fier! toucher à des émotions humaines qui seront un jour aussi classiques, aussi consacrées que les plus vieilles! L'Empire, tenez! il y a de quoi se promener, même après Gros… Homère, toujours Homère! Et l'Homère de l'Institut! Mais nous avons eu, depuis Achille, un monsieur qui faisait des épopées à la journée, un certain Napoléon qui ramassait tous les jours de la gloire à peindre… L'incendie de Moscou, voyons, ça peut bien tenir à côté de l'embrasement de Troie… et la retraite des Dix Mille a peut-être un peu pâli depuis la retraite de Russie… Voilà des cadres! voilà des pages! Il y a tous les soleils là-dedans, et de l'homérique tant qu'on en veut! Des grands tableaux, des tableaux d'histoire, mais le moderne en a donné des programmes aussi magnifiques que les plus beaux du monde… Depuis 1789, il en pleut des scènes dans les révolutions de France, qui sont grandes… comme nous!… La Terreur, ce sont nos Atrides!… Tiens! prends la Vendée, et dans la Vendée le passage de la Loire à Saint-Florent-le-Vieux… Figure-toi l'Iliade et le Dernier des Mohicans!… le demi-cercle de la colline… la vaste plage… quatre-vingt mille personnes entassées… l'eau où l'on entre… les chevaux qu'on pousse… l'incendie, la fumée, les bleus par derrière… La Loire jaune, plate et large avec une île au milieu comme un radeau… et le bord, là-bas, noir de gens passés et plein de leur murmure… Une vingtaine de mauvaises barques pour passer tout cela… les barques de Michel-Ange dans le Jugement dernier!… Devant, pêle-mêle, les prisonniers républicains, les chapeaux avec des sacrés-cœurs, Bonchamps qui agonise, Lescure mourant sur un matelas porté par deux piques, les pieds dans des serviettes… et des femmes, des enfants, des vieillards, des blessés, un peuple, la migration d'une guerre civile en déroute!… Et là-dedans des déguisements, comme ces cavaliers avec de vieux jupons, ces officiers avec des turbans pris au théâtre de la Flèche, la défroque du Roman comique tombée sur l'épaule d'une légion thébaine… Quel tableau! hein! quel tableau!… C'est grand comme le Passage du Nil!
—Oui, dit Coriolis profondément absorbé, et ne paraissant pas entendre.—Oui, rendre cela avec un dessin qui ne serait ni antique ni renaissance…
—Ça ne te satisfait pas, la main de Michel-Ange?—dit Anatole en levant le nez, dans le fond de l'atelier, d'un volume de l'Illustration.
—La main de Michel-Ange, qui n'en est pas d'abord, de Michel-Ange… Et puis, non, ce n'est pas ça… Il faudrait une ligne à trouver qui donnerait juste la vie, serrerait de tout près l'individu, la particularité, une ligne vivante, humaine, intime, où il y aurait quelque chose d'un modelage de Houdon, d'une préparation de La Tour, d'un trait de Gavarni… Un dessin qui n'aurait pas appris à dessiner, qui serait devant la nature comme un enfant, un dessin… Je sais bien, c'est bête ce que je dis… plus vrai que tous les dessins que j'ai vus, un dessin… oui, plus humain, ça me rend mon idée.
CVII
Lentement Manette avait pris sa place dans l'intérieur. Elle s'y était peu à peu et de jour en jour installée, établie. De cette pose dans la maison qu'a la maîtresse, dont le paquet d'affaires est tout fait dans la commode, de la pose sur la branche où la femme, mal à l'aise avec les gens, effarouchée de ce qui entre, humble, inquiète, furtive, tremble au vent comme une chose aux ordres d'un caprice, toute prête au balayage du lendemain, elle s'était élevée à l'aisance, à l'équilibre, à cet air de maîtresse de maison qui laisse voir dans toute une femme, dans son geste, son ton, sa voix, dans l'épanouissement de sa robe sur un divan, qu'elle est chez elle chez son amant. Elle avait passé le temps où les domestiques s'adressent à l'homme, et consultent du regard Monsieur avant de faire ce que dit Madame: ses ordres commençaient à être pour le service la volonté de Coriolis. Les camarades qui venaient à l'atelier ne la traitaient plus avec leur premier sans-façon: il y avait chez eux comme un accord tacite pour reconnaître en elle la maîtresse officielle, la femme à demeure, ancrée dans le domicile, dans la vie de leur ami, montée à l'espèce de dignité d'une liaison quasi-conjugale. Devant elle, la conversation devenait moins libre, prenait un ton qui la respectait à peu près comme une personne mariée; et un jour qu'Anatole avait lancé un mot un peu vif, Coriolis lui dit un: «Où te crois-tu?» si sérieusement, que Manette elle-même ne put s'empêcher d'en rire.
Manette avait eu à peine besoin de travailler à ce changement. Il s'était fait presque tout seul, par le courant naturel des choses, par la lente et progressive infiltration de l'influence féminine, par l'habitude, par l'oreiller, par la succession de ces accroissements, pareils aux alluvions du concubinage, grandissant la position, le pouvoir, l'initiative de la maîtresse avec tout ce qui se détache à la longue, dans l'amollissement du ménage, de la force de l'homme pour aller à la faiblesse de la femme.
Et maintenant Manette n'était plus seulement la maîtresse: elle était une mère.