En devenant mère, Manette était devenue une autre femme. Le modèle avait été tué soudainement, il était mort en elle. La maternité, en touchant son corps, en avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande révolution intérieure s'était faite secrètement au fond d'elle. Elle s'était renouvelée et avait changé de nature, comme dans un dédoublement de son existence qui aurait porté en avant d'elle et de son présent tout son cœur et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite d'une inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la mère, la juive avait jailli. Et la persévérance froide, l'entêtement résolu, la rapacité originelle de sa race, s'étaient levés des semences de son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de femme rêvant de l'argent sur la tête de son enfant.

Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé et caché chez Manette. Elle ne montrait rien de ces avidités ambitieuses qui s'agitaient en elle. Elle n'avait point demandé au père de reconnaître son fils. Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans ces heures où la femme est comme une malade douce et sacrée, elle n'avait pas laissé échapper un mot, une allusion au sort de ce fils. Jamais il ne lui était échappé une de ces paroles qui cherchent et tâtent, dans la charité ou la générosité d'un homme, le père d'un enfant naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, écarter de Coriolis toute idée d'avenir, toute préoccupation d'engagement et de lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises éveillées par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair.

Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. Le temps était pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle, apporter à ses semblables, à d'anciennes camarades, la fortune de leurs rêves, faire monter des modèles à la société, au mariage, à la richesse, donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de châles, à celle-là, un château et une couronne de comtesse: elle le laissait agir, patiente et ferme dans l'assurance de ses espérances. Elle se confiait aux circonstances, aux hasards favorables, à la Providence de l'imprévu, à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, aux héritiers du peuple d'Israël, chargés de mener à bien leurs affaires; elle se confiait à l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrivée de tout ce qu'elle désirait. «Moi, d'abord,—disait-elle tranquillement,—je suis d'une religion où tout réussit.»

CIX

A peu près vers le temps où Chassagnol avait fait dans l'atelier sa grande tirade sur le moderne, Coriolis s'était mis à attaquer deux grandes toiles. Il y travaillait quinze mois, soutenu dans la fatigue, le courage d'un si long effort, par la perspective de l'Exposition universelle de 1855, qui, en rassemblant l'Art de tous les peuples, allait donner le monde pour public à sa grande et hardie tentative.

A l'Exposition du 15 mai, ces deux toiles montraient en même temps que le dégagement complet du coloriste annoncé par le Bain turc, un renouvellement du peintre, de ses procédés, de ses aspirations, de son genre. Dans ces deux compositions, intitulées, l'une: Un Conseil de révision et l'autre: Un Mariage à l'église, Coriolis apportait une pâte de couleur se rapprochant de la belle pâte espagnole, de larges harmonies solides et sévères, où ne restait plus rien des tons claquants de sa première manière, une étude rigoureuse de la nature, une accusation caractéristique de la réalité.

Le sujet de la première de ces toiles, la Révision, lui avait permis ce mélange de l'habillé et du nu qu'autorisent si rarement les sujets modernes. Des parties de corps superbes, un torse, un bras, une jambe, un fragment d'une forme qui se rhabillait ou se déshabillait, se détachaient çà et là. Au centre de la toile, sur l'estrade, devant les personnages du bureau, les uniformes, les habits noirs officiels, les têtes de fonctionnaires, l'académie d'un jeune homme examiné par le chirurgien dressait la figure admirable du nu martial du dix-neuvième siècle. Et des fonds de foule, dans la grande salle Saint-Jean, s'agitaient avec les turbulences et les émotions des loges du Cirque de Goya, dans ses lithographies de Bordeaux.

L'autre tableau de Coriolis, Un Mariage à l'église, représentait une messe de première classe à Saint-Germain-des-Prés. Le moment choisi par Coriolis était celui où le prêtre, faisant face au public, bénissait le poêle levé par deux enfants, deux petites figures éphébiques ressemblant à des génies de l'hyménée en collégiens. Derrière les mariés, se voyaient les deux familles sur les fauteuils rouges de premier rang. Beaucoup de femmes étaient complétement retournées ou de profil, regardant les toilettes avec la vague émotion du mariage et de la messe sur la figure. Des jeunes filles maigres, des virginités séchées, pointaient çà et là. Du milieu de la légèreté des élégances, se levait, dans une couleur puissante et magnifique, un suisse tenant de la main gauche une hallebarde dont le fer de lance laissait pendre un ruban de satin blanc: Coriolis l'avait peint de profil perdu, la bajoue et la barbe grise rebroussées par son col de chemise, sa grosse oreille détachée et coupée par le linge roide, son grand baudrier amarante et or traversant son habit chamarré et lourd, ses basques se perdant sur ses mollets bas et farnésiens, enfermés dans un coton blanc dont ils faisaient crever les mailles. Au delà de la balustrade, dans les stalles de bois, au-dessous des peintures, se dessinaient deux spirituelles silhouettes de prêtres, en surplis, dont l'un se chatouillait les lèvres avec le pompon de sa barrette; l'autre lisait l'office penché sur un livre dont la tranche dorée avait une lueur de la flamme des cierges. Dans le chœur, comme dans une rose de lumière, se perdaient des enfants de chœur à ceintures bleues, à robes de dentelles, l'officiant en chasuble d'or, l'autel d'or, avec son petit temple, les chandeliers, les candélabres allumés et dont les feux montaient dans le scintillement criard des verrières modernes. Pour repoussoir à toutes ces splendeurs, un coin de bas côté près du chœur rassemblait, au-dessous d'un tronc d'offrande, une vieille femme à genoux par terre, un bonnet sale et troué laissant voir ses cheveux gris; une espèce de petite brune mystique, en deuil de laine, les yeux au ciel, appuyée sur un parapluie, avec un geste de Sainte d'ancien tableau qui pose ses mains sur un instrument de supplice; une mère du peuple portant un enfant qui dormait tout roide dans ses bras, et un tout jeune ouvrier, en veste et en pantalon de cotonnade bleue, regardant la messe, les deux mains dans ses poches, et une miche de pain sous le bras.

CX

Coriolis éprouvait une grande et cruelle déception devant l'indifférence qui accueillait ses deux toiles à l'Exposition.