Le vieillard créé par Coriolis n'avait rien de ce grand désir triste, presque mélancolique, de la vieillesse amoureuse qu'on voit dans l'ombre des vieux tableaux soupirer après la nudité d'une Suzanne. Il était l'amoureux sinistre peint par le mot des femmes: «un vieux». On voyait en lui la paillardise, le libertinage de l'âge, ces derniers appétits presque féroces de la fin des sens, le goût des amours qui tournent en affaires de mœurs et se dénouent à la Correctionnelle. La galvanisation de l'érotisme sénile, la congestion sanguinolente d'yeux sans cils, le hiatus d'une bouche édentée et humide, des morceaux de nudités effrayants et grotesques montraient ce monstre: un minotaure dans un roquentin,—le satyre bourgeois.

Cependant la femme reposait tranquille, attendant, passive, sans se détourner. Sa peau, sans dégoût, ne reculait pas; et elle paraissait livrer, avec l'habitude d'un métier, avec une indifférence ingénue, le rayonnement et la pudeur de tout son corps à ces yeux de viol.

Dans ce contraste de la femme et du monstre, du vieillard et de la jeune fille, de la Belle et de la Bête, le peintre avait mis l'espèce d'horreur de l'approche d'une blanche par un gorille. L'opposition était sans pitié, sans miséricorde, et pour ainsi dire inhumaine. On voyait qu'une volonté mauvaise, un caprice féroce d'artiste, s'étaient tendus pour faire la plus épouvantable, la plus révoltante, la plus sacrilége et la plus antinaturelle des antithèses. L'exécution en était presque cruelle. D'un bout à l'autre, la main, emportée par la rage de l'idée, avait voulu frapper, blesser, épouvanter et punir. Des coups de pinceau çà et là ressemblaient à des coups de fouet. Les chairs étaient rayées comme avec des griffes. Il y avait du rouge d'orage et de sang dans les rideaux de feu du lit, dans les flambées de la soie autour du corps de la femme. La lourde atmosphère de volupté d'un Giorgione pesait avec son étouffement dans la chambre. Et des morceaux d'étoffes, rigides, tordus, serpentant, faisaient voir comme les redressements de lanières et les envolées sifflantes de bouts de robes d'Erynnis et de vêtements d'anges vengeurs…

Ce n'était point obscène: c'était douloureux et blasphématoire.

Il est dans la vie de l'artiste des jours qui ont de ces inspirations, des jours où il éprouve le besoin de répandre et de communiquer ce qu'il a de désolé, d'ulcéré au fond du cœur. Comme l'homme qui crie la souffrance de ses membres, de son corps, il faut que ce jour-là l'artiste crie la souffrance de ses impressions, de ses nerfs, de ses idées, de ses révoltes, de ses dégoûts, de tout ce qu'il a senti, souffert, dévoré d'amertume au contact des êtres et des choses. Ce qui l'a atteint, froissé, blessé dans l'humanité, dans son temps, dans la vie, il ne peut plus le garder: il le vomit dans quelque page émue, saignante, horrible. C'est le débridement d'une plaie; c'est comme si dans un talent crevait le fiel, cette poche, chez certains génies, de certains chefs-d'œuvre, Il y a des jours où, sur son instrument, violon, ou tableau, ou livre, dans une création où frémit son âme, tout artiste exquis et vibrant jette une de ces pages palpitantes, coléreuses, enragées, où il y a de l'agonie et du blasphème de crucifié; des jours où il s'enchante dans une œuvre qui lui fait mal, mais qui rendra ce mal qu'il se fait au public, des jours où il cherche, dans son art, l'excès de la sensation pénible, l'émotion de la désespérance, une vengeance de sa sensibilité à lui sur la sensibilité des autres… Coriolis était à un de ces jours-là.

Manette et Anatole restèrent quelques minutes silencieux, plantés là devant.

Anatole finit par dire:

—Superbe! Mais, qui diable a pu te pousser à faire cela?

—Ça m'est venu,—dit simplement Coriolis.

Au bout de quelques jours, le bruit de ce tableau de Coriolis était le bruit de Paris. La curiosité des gens d'art et des badauds s'allumait sur cette toile étrange à laquelle les commérages de la presse, les légendes du public, prêtaient le scandale d'un Jules Romain. L'atelier fut assiégé pendant un mois. Le dernier des amateurs fous, un grand marchand de blanc, offrit de la toile l'argent que Coriolis en voudrait.