Coriolis avait fini son tableau de la plage de Trouville. Le peintre n'avait pas voulu seulement y montrer des costumes: il avait eu l'ambition d'y peindre la femme du monde telle qu'elle s'exhibe au bord de la mer, avec le piquant de sa tournure, la vive expression de sa coquetterie, l'osé de son costume, le négligé de sa robe et de sa grâce, l'espèce de déshabillé de toute sa personne. Il avait voulu fixer là, dans ce cadre d'un pays de la mode, la physionomie de la Parisienne, le type féminin du temps actuel, essayé d'y rassembler les figures évaporées, frêles, légères, presque immatérielles de la vie factice, ces petites créatures mondaines, pâles de nuits blanches, surmenées, surexcitées, à demi mortes des fatigues d'un hiver, enragées à vivre avec un rien de sang dans les veines et un de ces pouls de grande dame qui ne battent plus que par complaisance. Les distinctions, les lassitudes, les élégances, les maigreurs aristocratiques, les raffinements de traits, ce qu'on pourrait appeler l'exquis et le suprême de la femme délicate, il avait tâché de l'exprimer, de le dessiner dans l'attitude, la nerveuse langueur, la minceur charmante, le caprice de gestes, la distraction du sourire, l'errante pensée de plaisir ou d'ennui de toutes ces femmes épanouies à l'air salin, au vent de la côte, paresseuses et revivantes comme des plantes au soleil. De jolies convalescentes au milieu des énergies de la nature,—c'était le contraste qu'il avait cherché en faisant lever sous ses pinceaux, de toutes ces marques de petits talons de Cendrillon semés sur la plage, les figures qu'elles font rêver.
Le public ne vit rien de cette ambition de Coriolis dans son tableau exposé chez un grand marchand de la rue Laffite.
CXVI
Avec la pudeur qu'il avait de ses découragements et de ses amertumes, l'espèce d'habitude sauvage qui lui faisait dévorer, sans rien dire, le chagrin comme la maladie, Coriolis resta, presque un mois, après l'humiliation de cet insuccès, taciturne, étendu sur son divan, fumant, ne faisant rien.
Au bout d'un mois de ce far niente rageur, il empoigna une grande toile, et se mit à la brouiller impétueusement d'un charbonnage rehaussé de coups de craie. Et bientôt de ce travail sabré, sous le tâtonnement et la confusion des lignes, des contours, des accentuations, des repentirs, dans le nuage de crayonnage et le trouble roulant des formes, il commença à sortir comme l'apparence d'une jeune femme et d'un homme, d'un vieillard.
Alors, se chambrant dans son atelier, Coriolis y resta quinze jours, enfermé, seul, n'y voulant personne. Le matin, il allumait lui-même son poêle pour être prêt au travail avec le jour. Il arrivait au dîner, las, épuisé, avec ces affaissements qu'ont les grands corps, ces fatigues éreintées qui les répandent, comme brisés, sur les meubles.
—A demain,—dit-il un soir à Manette et à Anatole en se levant de table pour aller dormir,—vous verrez.
—C'est cela,—leur dit-il brusquement le lendemain devant sa toile; et il se jeta derrière eux, sur le divan, dans l'ombre.
Cela, voici ce que c'était.
Dans un arrangement qui rappelait un peu le Pâris et l'Hélène de David, se voyait un couple de grandeur nature: une jeune fille nue au bord d'un lit, sur laquelle se penchait, avec des bras de désir, la passion d'un vieillard. D'un côté, une lumière, le matin d'un corps, la première innocence de sa forme, sa première splendeur blanche, une gorge à demi fleurie, des genoux roses comme s'ils venaient de s'agenouiller sur des roses, un éblouissement comme l'aurore d'une vierge, une de ces jeunesses divines de femmes que Dieu semble faire avec toutes les beautés et toutes les puretés comme pour les fiancer à l'amour d'une autre jeunesse; de l'autre, imaginez la laideur, la laideur morale, la laideur de l'argent, la laideur des cupidités basses et des stigmates ignobles, la laideur froncée, écrasée, déprimée, abjecte, de ce que la Banque met sur la face de la Vieillesse, la voracité de l'Usure dans le Million, ce que la caricature physiologique de notre temps a saisi au vif, élevé à la grandeur, presque à la terreur, par la puissance du dessin.