Son fils était véritablement un de ces enfants dont une naïve expression populaire dit qu'ils sont beaux comme le jour, un de ces enfants dont le teint, les mouvements, les cheveux, les yeux, la bouche, ont l'air de s'épanouir dans le bonheur et l'innocence d'une lumière. Il avait cette douce petite peau qui rayonne et éclaire, une peau appelant la caresse de la main comme une peau de petite fille. Ses petits cheveux, frisés en toison, des cheveux de soie fine et d'or pâle, avec des clartés de poussière au soleil, se tortillaient sur sa tête en mille boucles dont l'une toujours lui retombait sur le front. Autour de ses yeux, sur ses tempes, jouaient des transparences de nacre. Son grand petit front tout pur, sans nuage et sans pensée, semblait plein du rien auquel rêvent délicieusement les enfants. La tendresse blonde de ses sourcils et de ses cils faisait paraître noirs ses yeux bleus, des yeux d'enfant d'Orient, légèrement bridés dessous et allongés vers les coins, des yeux qui, par instant, lui remplissaient le visage. L'ébauche d'un nez arabe s'apercevait dans son petit nez à peine formé. Sa bouche, un peu en avant, tendait les lèvres d'un petit flûteur de Lucca della Robia; elle était petite avec un rire large qui inondait l'enfant de rire. Ses petits bras bien faits, ronds et pleins, faisaient de jolis gestes. Il remuait de la grâce dans ses petites mains.

Son père le voulait toujours à demi nu, vêtu seulement d'une chemise et d'un collier de corail; et quand, habillé ainsi, par terre, sur un tapis, le petit garçon se roulait, il était adorable avec ses jeux, ses câlineries, ses paresses, les souplesses qui semblaient lui venir de sa mère, ses jambes, ses épaules, ses bras, ses petits pieds se cherchant pour s'embrasser, sa chair, sa peau ferme et douce sortant de la blancheur écourtée de la toile.

Personne ne lui faisait peur: il allait aux nouveaux venus, confiant, les bras tendus, avec l'avance d'un baiser dans la bouche. Il donnait le plaisir d'un objet d'art. Un baby de Reynolds, un petit Saint Jean du Corrége, l'Enfant à la Tortue de Decamps, il évoquait à la fois tous ces types charmants de l'enfance anglaise, de l'enfance turque, de l'enfance divine.

Le soir, lorsque sa mère l'avait endormi en le berçant une minute sur ses genoux, et que, glissé sur les coussins du divan, il dormait, les cheveux ébouriffés, la mine fleurie et bouffie, dans une de ces poses où ses petits bras lui faisaient un oreiller, il semblait qu'on fût à côté du sommeil d'un petit dieu, auprès de ce petit endormi qui avait la respiration du ciel dans la bouche ouverte et le coup d'aile des songes de Paradis sur ses paupières chatouillées.

CXIX

Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le froid de la gêne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et jeunes, y semblait mort avec l'écho des bonds de Vermillon, et le passé paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière fait peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des gens un commencement de détachement et de séparation. La vie commune du trio avait perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier éloignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne se quittent. Manette avait des mutismes guindés, du sérieux de projets de femme sur la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait pas dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les réunions; Anatole n'avait plus le courage d'être Anatole. Son esprit était contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et craignait l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions qui le renfonçaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position. Chacun se tenait sur la réserve, les paroles s'arrêtaient, des silences tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des têtes la menace muette d'un grand changement.

Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les jours, tout pleins du présent seul, où ils ne croyaient pas se quitter. Ils comprenaient que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans qu'ils sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain qui ne les verrait plus ensemble; et lâches devant cette idée, aucun des deux n'osait la dire à l'autre.

CXX

Et dans cet intérieur attristé grandissait le découragement de Coriolis.

Il arrivait à ce navrement qui semble fatalement couronner dans ce siècle la carrière et la vie des grands peintres de la vie moderne. Il était dévoré de cette fièvre de déception, de cette désolation intérieure que Gros appelait «la rage au cœur». Il souffrait de la douleur suprême de ces grands blessés de l'art qui marchent la fin de leur chemin en serrant dans leurs entrailles les blessures reçues de leur temps. A côté des autres, au milieu de tant de contemporains qu'il voyait comblés, gâtés par le public, lancés tout jeunes à la renommée, courtisés par l'opinion, adulés par le succès, écrasés sous le viager de la gloire, le laurier de la réclame, le Divo qu'on ne donne qu'aux morts, il se sentait né sous une de ces malheureuses étoiles qui prédestinent à la lutte toute l'existence d'un homme, vouent son talent à la contestation, ses œuvres et son nom à la dispute d'une bataille. L'épreuve était faite, l'illusion n'était plus possible: tant qu'il vivrait, il était destiné à n'être pas reconnu; tant qu'il vivrait, il ne toucherait pas à cette célébrité qu'il avait essayé de saisir avec tous ses efforts, toute sa volonté, qu'il avait un instant touchée avec ses espérances.