Alors un infini de tristesse s'ouvrait devant Coriolis, et dans de sombres tête-à-tête avec lui-même qui avaient le découragement des mélancolies suprêmes que roulait à la fin Géricault, il se laissait aller à un sentiment affreux, à une cruelle obsession. Une idée noire, lui montrant l'avenir de ses ambitions et de ses rêves au delà de sa vie, tenait suspendu l'artiste sur la pensée et presque le souhait de mourir, comme sur la promesse et la tentation des justices de la Mort, des réparations de cette Postérité vengeresse que les vaincus de l'art attendent, qu'ils pressent, qu'ils appellent,—qu'ils hâtent quelquefois.
CXXI
Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à l'enfoncer dans le travail, la lassitude, le brisement d'une espèce d'art mécanique. Il lui venait comme une manie de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant faire à Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, du cigare, l'espèce d'effacement du temps qu'elle faisait dans sa vie. Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir, sous les tailles et les égratignures, l'or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journées. Et c'était comme une suspension momentanée de sa vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce de congestion qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce vide qu'il se sentait dans le cerveau à la place du chagrin.
Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, selon le degré, la température, des lois inconnues, une chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche, faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser son style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa chimie magique. Il était enlevé à lui-même quand, baissé sur les fumées rousses, les bulles d'air crevant à la surface, il suivait dans l'eau mordante les changements du cuivre, ses pâlissements, les bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une hâte à sortir, et d'un pas affairé qui coupait les queues des petites filles à la porte des fritureries, il se dépêchait d'arriver, sa planche sous le bras, tout en haut de la rue Saint-Jacques.
Là, au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine d'un jour blanc, dont le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour l'impression, devant une presse à grandes roues, dans le silence de l'atelier ayant pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d'un coucou, les coups de la presse à satiner qu'on tourne, il avait une véritable anxiété à suivre la main noire du tireur encrant et chargeant sa planche sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant sous le rouleau, serrant la presse, tournant la roue et la retournant. Il était tout entier à ce qui allait se lever de là, à ce tour de roue, la fortune de son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des mains de l'ouvrier.
Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec une sorte de prostration, un épuisement physique et moral comparable à celui d'un joueur sortant d'une nuit de jeu.
CXXII
Tous les ans, à l'époque où Coriolis avait eu sa fluxion de poitrine, il retoussait un peu; l'été, les chaleurs de juillet emportaient ce rhume. Mais cette année-là, sa toux, irritée peut-être par les émanations de l'eau-forte dans lesquelles il avait vécu plusieurs mois, persista tout l'été, ne disparut pas, et ce qu'il fit, ce qu'il se décida à prendre, sur les instances de Manette, ne l'en débarrassa pas.
Aux premiers froids de la fin de l'automne, sans voir aucun danger dans son état, son médecin, défiant, par expérience, de la délicatesse des poitrines de créole, lui conseilla de ne pas rester dans le froid et l'humidité de Paris, d'aller passer son hiver en Égypte, dans quelque bon pays chaud, d'où il rapporterait, l'autre année, quelque pendant à son Bain turc. Coriolis s'emportait à cette idée de voyage, y opposait une résistance presque colère, disait qu'il ne pouvait quitter Paris, que toutes ses études étaient maintenant là, qu'il avait de grandes choses en tête.
Du temps se passait. Il n'éprouvait pas de mieux. Il continuait à souffrir, à ne pas pouvoir travailler. Souvent, il était forcé de passer des journées au lit. Et dans les soins qui penchaient Manette sur son amant couché, dans l'intimité, ce tête-à-tête confidentiel, ce rapprochement de petits secrets que fait la maladie entre le malade et la femme, Anatole sentait s'échanger auprès de ce lit des paroles basses qui l'écartaient, l'éloignaient de son ami, des conversations qui se taisaient à son approche, des espèces de consultations mystérieuses, des signes furtifs de discrétion, des silences qui venaient de parler de lui, et qui s'en cachaient.