A côté de sa maison était une crémerie qui portail écrit sur des pancartes: Œufs sur le plat, Bœuf et Bouilli à emporter. Il entra, se mit à une table sans nappe, arrosa son déjeuner d'un petit «noir» à dix centimes; et quand il eut fini, il laissa aller sa pensée à une suite de réflexions consolantes, d'idées tranquilles, satisfaites, heureuses, au milieu desquelles tombait, sans les troubler, le bruit des morceaux de vitre jetés dans une charrette devant un marchand de verre cassé de la rue Jacques-de-Brosse.

Le jour même, il emménageait son petit mobilier dans la chambre du sergent de ville.

CXXVI

Cette vie qui devait durer dans les idées d'Anatole quinze jours, un mois au plus, se laissait bientôt couler, sans compter le temps, dans cette singulière communauté avec un sergent de ville.

Champion était un ancien gendarme, revenu de Cayenne, jaune comme un coing. Il avait des histoires de patrouilles dans les forêts vierges, de phénomènes météorologiques, de requins, de serpents, de chauves-souris vampires, de curiosités d'histoire naturelle, toutes sortes de récits embellis d'imaginations de chambrée et de légendes de gendarmerie coloniale, qu'il contait le soir de son lit, à Anatole, avec les rra et la vibration tambourinante du troupier. A ce fond si intéressant de causerie, le sergent de ville ajoutait et mêlait le narré détaillé des arrestations galantes qu'il opérait chaque soir; car, en attendant son passage à la Surveillance, Champion se trouvait être préposé aux mœurs. Une seule chose l'embarrassait: ses rapports. Anatole s'en chargea, les libella, y mit, avec son esprit de farceur, l'orthographe et le style d'un ami de la morale; et les rapports d'Anatole eurent un tel succès à la Préfecture de police que Champion fut sur le point de passer brigadier.

Champion était demeuré, dans l'exercice de ses délicates et sévères fonctions, un vrai militaire français. «L'honneur et les dames»,—il pratiquait la devise nationale. Il respectait le sexe dans le malheur. Il avait lu des romans sentimentaux, portait une bague en cheveux. Aussi avait-il, avec ses subordonnées, des formes, des manières, des indulgences même qui lui faisaient parfois fermer l'œil sur une contravention. De là souvent lui venaient des visites de remercîment, la reconnaissance d'une femme qui lui apportait timidement un bouquet et mettait le bruit des volants de sa robe de soie dans la misérable pauvre petite chambre des deux hommes.

Alors, c'était chez Anatole une prodigieuse comédie d'amabilité, de galanterie, d'ironie, une dépense de ses bouffonneries économisées. Il faisait des ronds de bras de maître de danse pour mener la visiteuse au divan—qui était le lit. Il lui mettait, avec le geste de Raleigh, un vieux pantalon sous les pieds. Il lui demandait pardon de la recevoir dans ce petit intérieur de garçon: on était en train de le meubler, le tapissier n'en finissait pas de poser ses glaces Louis XV… Il pirouettait, il était Lauzun, Richelieu, talon rouge. Il tirait un papier de sa poche, disait:—Encore une invitation de la duchesse!… Il époussetait ses souliers, criait:—Jean! je vous chasse!… Madame, il n'y a plus de domestiques… Voilà où mènent les révolutions!… Il madrigalisait avec la femme, l'ahurissait, l'étourdissait, lui faisait passer dans la tête la confuse idée d'avoir affaire à un gentilhomme toqué dans la débine.

Et s'il y avait quelques sous ce jour-là au logis, on terminait la petite fête en faisant monter du vin blanc et des huîtres.

CXXVII

Ce compagnonnage de nuit et de jour avec ce nouvel ami, des repas pris aux gargots où mangeait Champion, les soirées passées dans les cafés où il allait, ne tardaient pas à faire d'Anatole, si prompt à accrocher sa vie à la vie, aux liaisons, aux habitudes des autres, le camarade de tous les camarades du sergent de ville, une connaissance de toutes ses connaissances, des gardes de Paris, des pompiers fréquentant les mêmes endroits que lui. Tout monde nouveau où pouvait s'amuser sa légèreté d'observation était toujours attirant, intéressant pour Anatole. Entré dans celui-là, il le trouva tout à fait cordial et charmant. Il fut séduit par la rondeur, la bonne-enfance militaire qu'il y trouvait, la franchise de l'entrain et le gros de ces ridicules épais et martiaux d'où il tira une militariana avec laquelle il faisait rire ses victimes jusqu'aux larmes. Car là, dans ce monde fort, il désarmait par sa faiblesse. Ses auditeurs lui pardonnaient tout, et jusqu'aux blagues des récits de bataille, avec une indulgence d'hommes pardonnant à un gamin. Et puis, il les amusait, fouettait leur gaieté avec des charges à leur portée, faisait leurs caricatures, des portraits poétiques et penchés de leurs épouses. Pour les bals de corps donnés à la fête de l'empereur, il fabriquait des transparents gratis. On le connaissait, on l'aimait, on le traitait dans les casernes comme un grand enfant de troupe du régiment: il avait l'œil à la cantine.