Mais c'était surtout avec les pompiers qu'il était lié et que ses relations devenaient intimes. Son goût de gymnastique l'avait porté vers eux, il prenait part à leurs exercices, et retrouvant son élasticité, sa souplesse de jeunesse, il luttait avec eux, faisait le cheval, les barres parallèles, la poutre, les guirlandes, la corde à nœuds, l'échelle vacillante. Et il n'était pas le moins agile dans ces courses au chat coupé de la caserne des Célestins, ou la partie de jeu des pompiers, s'élançant de la cour, sautant après les murs, bondissait de toit en toit sur les maisons du voisinage, et finissait par mettre le lendemain deux ou trois écloppés à l'infirmerie.
CXXVIII
Anatole présentait le curieux phénomène psychologique d'un homme qui n'a pas la possession de son individualité, d'un homme qui n'éprouve pas le besoin d'une vie à part, de sa vie à lui, d'un homme qui a pour goût et pour instinct d'attacher son existence à l'existence des autres par une sorte de parasitisme naturel. Il allait, par un entraînement de son tempérament, à tous les rassemblements, à toutes les agrégations, à tous les enrégimentements, qui mêlent et fondent dans le tout à tous l'initiative, la liberté, la personne de chacun. Ce qui l'attirait, ce qu'il aimait, c'était le Café, la Caserne, le Phalanstère. Resté bon, offrant l'admirable exemple d'un pauvre diable pur de toute haine et de toute amertume, encore plein d'utopies, quand il bâtissait du bonheur pour toute l'humanité, c'était ce bonheur-là qu'il lui souhaitait, qu'il lui voyait, un bonheur de communauté, la félicité de table d'hôte, le paradis à la gamelle que rêvent, pour eux et les autres, les gens roulés dans la misère d'une grande ville et se sentant à peine, comme dans une foule, une existence, des mouvements, un corps à eux. Aussi, de ce compagnonnage avec les pompiers, de sa vie avec eux, presque liée à leur règle, à leur ordre du jour, amusée de leurs récréations, de leurs plaisirs, buvant à leur table, emboîtant leur pas, il tirait une espèce de satisfaction, de bien-être difficile à exprimer, une sorte d'allégement, de libération de lui-même, comme s'il faisait à moitié partie de la caserne, et comme s'il avait mis un peu de sa personne à la masse.
Une autre heureuse disposition d'esprit avait encore contribué à lui faire tolérer cette vie qu'un autre eût été jeter à la Seine coulant si près de là. Il était soutenu par la grâce que la Providence fait aux malheureux: il avait au suprême point le sens de l'invrai. Une prodigieuse imagination du faux le sauvait de l'expérience, lui gardait l'aveuglement et l'enfance de l'espérance, des illusions entêtées que rien ne tuait, des crédulités idiotes et qui le berçaient toujours, une confiance enragée qui lui ôtait la prévision de tous les accidents de la vie, et ne faisait tomber sur lui que le coup inattendu des malheurs. Il se fiait à tout et à tous, ne pensait jamais le mal. Les plus horribles figures, avec lesquelles le hasard le faisait rencontrer, lui apparaissaient comme des visages de braves gens. Il voyait une affaire faite dans une parole en l'air. Les chances les plus impossibles, des miracles de salut, il les attendait de pied ferme. Et dans sa tête, où des restes d'ivresse flottaient sur des mirages de commandes, c'étaient des échafaudages de fortune, des emmanchements de hasards, des enfilades de travaux, des connaissances de grands personnages, des rêves à la piste de millionnaires offrant des sommes fabuleuses de son transparent des pompiers, et dont il allait chercher le nom et l'adresse dans des endroits incroyables, chez des minzingues de la rue Saint-Hilaire, à la Bourse des marchands d'habits! Et en tout, il poussait si loin le sens du faux, l'absence du flair des choses et des gens, qu'entre plusieurs travaux qui s'offraient à lui, il choisissait toujours celui dont il ne devait pas être payé. Ce mécompte, du reste, ne le fâchait pas; il se mettait à la place de l'homme qui lui devait, lui trouvait mille excuses, et en faisait son ami.
Il arrivait que, sauvé du désespoir par toutes ces ressources de caractère, par cette vie où le frottement continuel des autres le soulageait de lui-même, Anatole trouvait dans la misère les coudées franches de sa nature, la libre expansion, l'occasion de développement de goûts inavoués qui portaient ses familiarités et ses amitiés vers les inférieurs. Il y avait pour lui le plaisir d'un épanouissement sans gêne dans les fraternités à brûle-pourpoint, les amitiés improvisées sur le comptoir, les tutoiements au petit verre. Doucement, et sans y résister, dans ces milieux d'abaissement, il s'abandonnait à cette pente de beaucoup d'hommes élevés bourgeoisement, et qui, par leurs préférences de sociétés, leurs relations, leurs lieux de rendez-vous, descendent peu à peu au peuple, se trempent à ses habitudes, s'y oublient et s'y perdent. Lui aussi était de ceux qui semblent tirés en bas par des attaches d'origine, de ceux qui tombent à l'absinthe chez le marchand de vin. Après boire, quand parfois il se voyait riche et faisait des projets, il parlait de festins qu'il donnerait dans de grands salons de Ménilmontant; et il esquissait la fête avec son gros luxe de femmes à chaînes de montre, ses grands plats de harengs saurs, ses saladiers d'œufs rouges, ses brocs de vin bleu,—une ripaille de barrière, une apothéose du Cabaret, où il semblait savourer un idéal de canaillerie.
A ces aspirations d'Anatole, les hasards de son existence présente, cette maison, cette chambrée, tous ces compagnonnages donnaient une pleine satisfaction. Il roulait de rencontres en rencontres, d'accrochages en accrochages, dans des sociétés de n'importe qui. Il se laissait emmener par des noces qui avaient pour demoiselles d'honneur des femmes faisant tirer des loteries dans des gargots, des noces qui allaient aux Barreaux verts en arrêtant les «sapins» et la mariée pour une «tournée» à la porte des marchands de vin; et dans ces grossières parties de joie, pelotonné dans le fond du fiacre, le dos rond, les deux mains nouées autour de ses genoux relevés, la bouche gouailleuse, il prenait des apparences de contentement presque fantastique, l'air d'ironique bonheur de Mayeux.
CXXIX
Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence, Anatole perdait peu à peu les forces de sa volonté. Il devenait paresseux à chercher du travail. Il n'osait plus, dans sa timidité de pauvre honteux, aller au-devant d'une affaire, voir les gens, emporter une commande.
Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières énergies et de ses derniers orgueils. Sa vocation mourait. Ce que l'artiste, au plus profond de ses chutes et de ses misères, garde du rêve et des illusions de sa carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme des travaux forcés du gagne-pain, la confiance, la foi et le goût de revenir un jour à l'art, l'orgueil de se sentir toujours un artiste,—cela même l'abandonnait. La misère avait dévoré le peintre; et dans l'ancien élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir un nouvel être: le bohême pur, le lazzarone de Paris, l'homme sans autre ambition que la nourriture et la subsistance, l'homme de la vie au jour le jour, mendiante du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la main de la faim.
Il vendait petit à petit de ses frusques, de ses meubles; puis, talonné par le besoin, il descendait à ramasser les plus bas deniers et la plus vile obole de son état. Il faisait, pour un marchand d'estampes du quai de l'Horloge, des portraits destinés à l'illustration des livres, les uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures, les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des couleurs de confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze centimes, les autres aux prix de deux francs cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins qu'il mettait en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux quand le maître du café arrachait quelques pièces de cinquante centimes à la goguette des gardes nationaux venant là.