Un goût singulier avait toujours porté Anatole vers les hommes à professions funèbres. Il avait une pente vers l'embaumeur, le croque-mort, le nécrophore. La Mort, dont il avait très-peur, l'attirait. Il en était curieux, presque friand. La Morgue, la salle Saint-Jean après une révolution, les cimetières, les catacombes, les spectacles de cadavres, les images de squelette, avaient pour lui une espèce de charme affreux qu'il adorait. Et il trouvait original d'être l'intime d'un homme apportant à la société de gros asticots, sur lesquels personne n'osait l'interroger, et qui faisaient faire des pêches miraculeuses.
CXXXIII
Dans les rues, Anatole avait l'habitude de s'arrêter à la peinture qu'il voyait faire. Un jour, vaguant devant lui, le long du faubourg Montmartre, il fit halle pour regarder la boutique d'un pharmacien où un décorateur était en train de représenter le dieu d'Epidaure avec l'attribut sacramentel de son serpent enroulé.
—Un serpent, ça?—fit-il,—mais c'est une anguille de Melun!
Le décorateur se retourna, et tendit avec un sourire moqueur sa palette à Anatole.
Anatole saisit la palette, d'un bond sauta sur la chaise, et en quelques coups de pinceau, il fit un superbe trigonocéphale qu'il avait vu au Jardin des Plantes.
Du monde s'était amassé, le pharmacien était venu voir, et trouvait le serpent parlant.
Quand Anatole redescendit, le pharmacien le pria d'entrer et lui montra sa boutique. Il en voulait faire décorer les six panneaux d'allégories représentant les éléments de la chimie; malheureusement, il commençait les affaires, et ne pouvait pas mettre plus de cinquante francs par panneau.
Anatole accepta tout de suite, et le lendemain, il apportait les croquis de l'Eau, de la Terre, du Feu, de l'Air, du Mercure, du Soufre. Le pharmacien était charmé des dessins. On causait, des noms de connaissances communes venaient dans la conversation. Le pharmacien le retenait à dîner, et au dessert, il ne l'appelait plus qu'Anatole: Anatole, lui, l'appelait déjà Purgon.
Le lendemain, Anatole attaquait un panneau avec l'ardeur, la verve, le premier feu qu'il avait toujours au commencement d'un travail. «Messieurs,—criait-il en peignant la première figure qui était l'Eau,—voilà une peinture immortelle: elle ne sera jamais altérée!» Pendant ses repos, il étudiait la boutique, les livraisons des remèdes, lisait les inscriptions des bocaux, les étiquettes, questionnait le garçon pharmacien, l'étonnait avec la demi-science qu'il possédait de tout. Bientôt, son ardeur à peindre baissant, il trôla dans le magasin, cacheta quelque chose, colla par-ci par-là une étiquette, ficela un paquet, remua un pilon en passant, mit du cérat dans un pot, aida à recevoir les pratiques. Et peu à peu, avec la facilité d'assimilation qui le faisait entrer, glisser dans toutes les professions dont il approchait, à se mêler à tout ce qu'il traversait, il devint là une sorte d'aide amateur du garçon pharmacien. Ce semblant de métier lui allait à merveille: il y avait en lui un fond de boutiquier, une vocation à une carrière de paresse dont la peine est d'ouvrir un tiroir, à une occupation légère, distraite par le dérangement, le mouvement des acheteurs, le bavardage avec les clients. Et du petit commerce de Paris, il avait non-seulement le goût, mais encore le génie naturel: il excellait à vendre, à «entortiller» le consommateur.