A ce train, les peintures ne marchaient guère vite. Anatole resta deux mois à les finir. Il ne faisait plus que coucher rue des Barres. Au bout des deux mois, comme l'amitié entre lui et le pharmacien avait pris la force d'habitude «d'un collage», le pharmacien, n'ayant plus rien à faire décorer, lui proposait de lui prêter comme atelier son «petit salon pour les accidents». Ils mangeraient ensemble, et Anatole n'aurait qu'à répondre à la boutique dans les moments pressés, à donner un coup de main en cas de besoin. L'arrangement enchanta Anatole, qui s'oubliait volontiers partout où il était, et qui se trouvait toujours lâche pour sortir d'une habitude.

Tout d'ailleurs lui plaisait dans la maison. Jamais il n'avait rencontré de meilleur enfant que le pharmacien, un grand, gras et paresseux garçon, avec des lunettes lui coulant le long du nez, et qu'il remontait à tout moment d'un geste gauche des deux doigts: Théodule, c'était son petit nom, passait sa vie à boire de la bière qui lui avait donné, à force de le gonfler et de le souffler, l'apparence comique et inquiétante d'une baudruche. De là une plaisanterie journalière d'Anatole:—Fermez les fenêtres, Théodule va s'envoler! Et à côté du pharmacien, il y avait le charme de sa maîtresse, installée dans l'arrière-boutique: une petite femme grasse, presque jolie, gracieuse à se cacher pour prendre à la dérobée une prise de tabac, faisant dans une bergère des ronrons de chatte, bonne fille, ayant du bagout, une espèce d'air comme il faut, et suffisamment de coquetterie pour satisfaire au besoin qu'Anatole avait auprès d'une femme d'en être un peu occupé et à demi amoureux.

Anatole goûtait l'embourgeoisement de cet intérieur, le bonheur du pot-au-feu, bien chauffé, bien nourri, bien éclairé, doucement bercé dans la mollesse d'un bon fauteuil et le plaisir d'une agréable digestion. Il s'assoupissait dans un engourdissement de félicité sommeillante, dans la platitude des causeries de ménage et du petit commerce, dans des commérages, des rabâchages, des conversations de vieux parents et des provinciaux de Paris, qui paralysaient ses charges. Sa verve lassée semblait prendre ses Invalides. Et puis, la pharmacie l'amusait: il trouvait un air d'alchimie rembranesque à la distillerie de l'arrière-boutique; la cuisine des remèdes l'occupait, ses curiosités touche-à-tout s'intéressaient au bouillonnement des bassines, aux filtrages, aux évaporations, aux manipulations. Il aimait à dire des mots de médecine à des gens du peuple, à donner des consultations pour toutes les maladies, à éblouir de vieilles femmes avec des bribes de Codex et du latin de Molière. Les accidents mêmes, les blessés qu'on apportait dans la boutique étaient pour lui une distraction, et jetaient dans ses journées l'aventure du fait divers. Aussi, rien n'était-il plus beau que son zèle à donner des secours: il était un père pour les écrasés; il leur parlait, les palpait, les hissait en voiture. Mais où il se montrait surtout admirable d'attention, de charité, de sang-froid, c'était dans les crises de nerfs de femmes foudroyées de la nouvelle du mariage d'un amant, à la suite d'un dîner à quarante sous: il n'en perdit aucune, tout le temps qu'il resta à la pharmacie.

Attaché par ces agréments de toutes sortes, Anatole restait là, croyant y rester toujours, lavant de temps à autre quelque aquarelle, genre XVIIIe siècle, dont le pharmacien lui trouvait le placement chez des commerçants de ses amis. Mais, au bout de six mois, un matin qu'il apportait des dessins pour des bouchons de flacon qui devaient gagner à la pharmacie l'estime des gens de goût, le garçon lui apprit que son patron était parti pour le Havre, avec une place de pharmacien de troisième classe, attaché à l'expédition de Cochinchine.

Voici ce qui était arrivé. L'ami d'Anatole avait voulu remonter avec de bons produits une pharmacie tombée, il donnait ce qu'on lui demandait, il faisait des préparations scrupuleuses, il livrait du sirop de gomme fait avec de la gomme et non avec du sirop de sucre. Cette conscience l'avait perdu: les recettes baissant toujours, il s'était vu obligé de vendre son fonds à vil prix et de s'embarquer.

Anatole remit dans sa poche ses modèles de bouchons, prit la boîte d'aquarelle et le stirator dans le salon aux accidents, serra la main du garçon, et rentra rue des Barres avec le premier grand découragement de sa vie, et cette idée qu'il se dit à lui-même tout haut:

—Il y a un bon Dieu contre moi!

CXXXIV

Anatole passa alors des journées, des journées entières au lit.

Quand il s'éveillait, et qu'en ouvrant à demi les yeux, il apercevait autour de lui ce matin terne, ce jour sans rayon frissonnant à l'étroite fenêtre, ce pan de mur d'en face reflétant la blancheur d'un ciel glacé, l'hiver sans feu dans sa chambre, il n'avait point le courage de se lever. Et se ramassant dans le creux et le chaud de ses draps, pelotonné sous la tiédeur des couvertures et du reste de ses vêtements jeté et bourré par-dessus, il cherchait à perdre la conscience et le sentiment de sa vie, la pensée d'exister réellement et présentement. Il s'abandonnait à l'assoupissement, aux douceurs mortes d'une langueur infinie, au lâche bonheur de s'oublier et de se perdre. Ce qu'il goûtait, ce n'était pas le plein sommeil, c'était une bienheureuse impression de gris, un demi-balancement dans le vague et le vide, l'effacement d'un commencement de somnolence qui fait reculer les ennuis pressants de la vie, quelque chose comme l'attouchement d'une main de plomb comprimant les inquiétudes sous le crâne de la pauvreté.