—Oui, je viendrai avec Garnotelle.
X
On était à la fin du déjeuner d'adieu donné par Coriolis à Anatole et à Garnotelle. Le repas avait été triste et gai, cordial et ému. On y avait bu ce coup de l'étrier qui remue le cœur de celui qui part et de ceux qui restent. Dans le petit atelier, de grandes malles noires, pareilles aux malles d'Anglais qui vont au bout du monde, des caisses, des sacs de nuit, des couvertures serrées dans des courroies, même une petite tente de campagne, dont la grosse toile faisait rêver, ainsi qu'une voile au repos, de nuits lointaines et d'autres cieux: toutes sortes de choses de voyage attendaient, prêtes à être chargées sur le fiacre avancé et arrêté déjà devant la porte de la maison.
A ce moment la porte s'ouvrit, et il parut sur le seuil une femme poussant devant elle une petite fille: l'enfant, timide, ne voulait pas entrer; n'osant regarder ni se laisser voir, elle s'enfonçait dans la robe de sa mère, et de ses deux petites mains, lui prenant deux bouts de sa jupe, elle essayait de s'en cacher à demi, avec une sauvagerie d'oiseau, comme de deux ailes qu'elle s'efforçait de croiser.
—Personne de ces messieurs n'aurait besoin d'un petit Jésus?—demanda la femme avec un sourire humble, et, dégageant la tête de l'enfant, elle montra une petite fille aux yeux bleus.
—Oh! charmante…—dit Coriolis; et faisant signe à l'enfant:
—Viens un peu, petite…
Un peu poussée par sa mère, un peu attirée par le monsieur, et marchant vers son regard, moitié peureuse et moitié confiante, elle arriva à lui. Coriolis, la mettant sur ses genoux, lui fit prendre des gâteaux dans des assiettes, sur la table. Puis lui passant la main dans ses petits cheveux, des cheveux d'enfant blonde qui sera brune, et s'amusant les doigts de ce chatouillement de soie, il resta un instant à regarder ce grand et profond bonheur d'enfant que la petite avait dans les yeux.
—Ah ça! la mère je ne sais plus qui…—fit Anatole,—vous prendrez bien une tasse de café avec nous? Dites donc, on ne vous voit plus poser, pourquoi donc ça? Vous n'êtes pas trop vieille…
—Ah! monsieur, j'ai un malheur… Les médecins disent comme ça que j'ai un commencement d'ankylose de la colonne vertébrale… Ce n'est pas que ça me gêne autrement pour n'importe quoi… Mais voilà deux ans au moins que je ne puis plus hancher…