Naz de Coriolis était le dernier enfant d'une famille de Provence, originaire d'Italie, qui, à la Révolution de 89, s'était réfugiée à l'île Bourbon. Un oncle, qui était son tuteur, lui faisait une pension de six mille francs, et devait lui laisser à sa mort une quinzaine de mille livres de rentes. Ce nom aristocratique, cette pension, cet avenir, qui était une fortune à côté de la pauvreté de ses camarades, l'élégance de tenue de Coriolis, le monde où l'on se disait qu'il allait, les maîtresses avec lesquelles il avait été rencontré, les restaurants où on l'avait entrevu, mettaient entre lui et l'atelier le froid d'une certaine réserve. Langibout lui-même éprouvait une sorte de gêne avec le «gentilhomme», comme il l'appelait; et il y avait un peu de brusquerie amère dans la façon dont il laissait tomber sur ses esquisses si vives et si colorées:—«C'est très-bien, très-bien… mais c'est fermé pour moi… vous savez, je ne comprends pas…» On plaisantait un peu Coriolis, mais doucement, prudemment, avec des malices qui ne s'aventuraient pas trop. On savait que les charges trop fortes ne réussiraient pas avec lui. On se rappelait son duel avec Marpon, lors de son entrée à l'atelier, le duel pour rire, avec des balles de liége, traditionnel dans les ateliers, et qui faillit ce jour-là devenir tragique: Coriolis, frappant sur la main du témoin qui allait charger les pistolets, avait fait tomber les deux balles inoffensives, et, tirant de sa poche deux vraies balles de plomb, avait exigé un nouveau et sérieux chargement. Il était donc respecté; mais c'était tout. Quoiqu'il ne montrât aucune hauteur dans sa personne, ni dans ses manières, quoiqu'il fût reconnu bon garçon, qu'il jouât sa partie dans toutes les gamineries, qu'il fût des jeux, des griseries et des batailles de l'atelier, c'était un camarade avec lequel les autres élèves ne se sentaient pas à l'aise et n'avaient que les rapports de l'atelier. Et dans ce monde le seul intime de Coriolis était Anatole, un ami de collége de deux ans de grande cour à Henri IV. Amusé par sa gaieté, il lui permettait, lui pardonnait tout, avec cette espèce d'indulgence qu'a un gros chien pour un roquet.

—Reconduis-moi,—lui dit-il, quand ils furent sur le pavé de Paris.

Arrivé chez lui:—Tu déménages?—fit Anatole en regardant le sens dessus dessous de l'appartement et des commencements d'emballage.

—Non, je pars,—dit Coriolis d'un ton de voix dégrisé.

—Tu t'en retournes à Bourbon?

—Non, je vais me promener en Orient.

—Bah!

—Oui, j'ai besoin de changer d'air… Ici, je sens que je ne peux rien faire… J'aime trop Paris, vois-tu… Ce gueux de Paris, c'est si charmant, si prenant, si tentant! Je me connais et je me fais peur: Paris finirait par me manger… Il me faut quelque chose qui me change… du mouvement… Je suis ennuyé de moi, de ma peinture, de l'atelier, de ce qu'on nous serine ici… Il me semble que je suis fait pour autre chose… Après ça, on croit toujours ça… Enfin, là-bas, je me figure… je verrai bien si Decamps et Marilhat ont tout pris, n'ont rien laissé aux autres. Il y a peut-être encore à voir après eux… Et puis, je serai seul… c'est bon pour se reconnaître et se trouver… Les distractions, absence totale… Plus de dîners de Boissard, plus de soupers, plus de nuits au champagne… Rien! je serai bien forcé de travailler… Mon brave homme d'oncle fait les choses très proprement… Il est enchanté, tu comprends, de me voir quitter le boulevard… Et dire que toutes ces idées raisonnables-là, c'est une femme qui me les a données!… mon Dieu, oui… en me flanquant à la porte! Ah ça! tu m'écriras, hein? parce qu'une fois là… j'y resterai quelque temps… Je voudrais revenir avec de quoi étaler, devenir quelqu'un quand je remettrai les pieds à Paris… Tu sais, quand on voit son talent quelque part… On m'a dit souvent que j'avais un tempérament de coloriste… Nous verrons bien!

Et devant l'avenir, la séparation, les deux amis, revenant au passé, se mirent à causer de leur liaison, du collége, retrouvant dans leurs souvenirs l'enfance de leur amitié. Il était trois heures du matin quand Coriolis dit à Anatole:

—Ainsi, c'est convenu, tu m'embarques mercredi…