La femme, le corps de la femme, les modes diverses et contraires de sa beauté, Anatole les apprit sur ces corps:—les corps des trois Marix, le trio de Juives dont l'une a sa superbe nudité peinte dans la Renommée de l'Hémicycle de Delaroche;—le corps de Julie Waill, aux formes pleines, à la tête de Junon, à la grande bouche romaine, aux grands beaux yeux énormes de la Tegée de Pompéi;—le corps de madame Legois, le type du modèle pour le dessin classique du ventre et des jambes;—le corps mince, nerveux, distingué dans la maigreur, de Marie Poitou, une nature de sainte, de martyre, de mystique; le corps androgyne de Caroline l'Allemande, qui a posé les bras du Saint-Symphorien de M. Ingres, ennemi des modèles d'hommes, et disant «qu'ils puaient»;—le corps de Georgette, à la taille d'anguille, aux reins serpentins, l'idéal dans un type égyptiaque de la ligne de beauté professée par Hogarth;—le corps à la Rubens, la poitrine exubérante, les jambes magnifiques de Juliette;—le corps de Caroline Alibert, le corps d'une Ourania du Primatice, allongé, effilé, avec des extrémités si souples qu'elle faisait, d'un mouvement, passer tous les doigts d'une de ses mains l'un sous l'autre;—le corps fluet, maigriot, élancé et charmant de Cœlina Cerf, avec ses formes hésitantes de petite fille et de femme, ses lignes d'une ingénue de roman grec,—le plus jeune des modèles, si jeune que les élèves lui payaient, quand elle posait une livre de sucre d'orge.

IX

De loin en loin, une distraction furieuse, une noce enragée rompait cette monotonie de la vie d'atelier. Par un beau jour tout plein de soleil, et promettant l'été, quelqu'un demandait ce qu'il y avait à la masse; et quand les entrées de 25 francs payés par chaque élève et exigés rigoureusement de tous, sans exception, par Langibout, quand ces entrées, appelées les bienvenues, montaient à une somme de quelques centaines de francs, on convenait d'aller manger la masse à la campagne. Alors tout l'atelier partait, suivi du modèle de la semaine, et se lançait aux champs dans les costumes les plus farouches, avec les vareuses les plus rouges, les chapeaux les plus révolutionnaires, des oripeaux hurlants et des mises forcenées. La jeunesse de tous débordait sur le chemin; ils allaient avec des cris, des gestes, des chansons, une gaieté violente qui effarouchait la banlieue et violait la verdure. Tout les grisait, leur nombre, leur tapage, la chaleur; et ils marchaient en casseurs, animés, tumultueux, batailleurs, avec cette insolence de joie qui démange les mains, et cette envie de vaillance qui appelle les coups.

A la porte Fleury, dans un cabaret en plein air, la bande dînait. Et c'était une ripaille, des poulets déchirés, des bouteilles entonnées par le goulot, des paris de goinfrerie et de saoûlerie, une espèce de vanité et d'ostentation d'orgie grasse qui cachait, sous les lilas des environs de Paris, des licences de kermesse et des fonds de tableaux de Teniers.

Puis, la nuit tombée, quand tous étaient ivres, et que les plus doux avaient bu un vin de colère, la troupe, chantant à tue-tête et armée d'échalas pris dans les vignes, se répandait au hasard sur une route où elle espérait trouver l'hostilité, la haine du paysan d'auprès de Paris pour le Parisien. Sur les ciels d'été, les ciels lourds et fumeux, zébrés de noir par des nuages d'orage, les artistes se découpaient en silhouettes agitées et fiévreuses; et la nuit donnant sa terreur à la fantaisie de leurs costumes, à la furie de leurs gestes, à leurs ombres, au point de feu de leurs pipes, il se levait de ce qu'on voyait vaguement d'eux comme une sinistre apparence fantastique de bandits légendaires: on eût cru voir les truands de l'Idéal sur un horizon de Salvator Rosa.

L'atelier en était un soir à une de ces fins de bienvenue. L'on revenait. Sur la route on trouva une cour ouverte, et dans la cour, des blanchisseuses. Aussitôt, l'on eut l'idée d'un bal, et l'on organisa, en plein vent, la salle et la danse avec des chandelles achetées chez un épicier, et que tenaient dans leurs mains ceux qui ne dansaient pas. Le modèle avait apporté un violon: ce fut la musique. Mais, au milieu du quadrille, les garçons du village se ruaient sur les messieurs qui dansaient. La bataille s'engageait, une bataille sauvage, au milieu de laquelle Coriolis se jetant, les manches retroussées, couchait avec son échalas deux des paysans par terre. A la fin, les garçons battus se sauvaient pour aller chercher du renfort dans le pays. Il n'y avait plus qu'à partir.

Mais Coriolis s'entêtait à rester. Il traita ses camarades de lâches. Il ramassa des pierres qu'il jeta dans le cabaret dont il venait de sortir. Il voulait se battre. Il fallut que ses camarades l'entraînassent de force. Tous étaient étonnés de sa rage, de ce besoin fou qu'il avait des coups.

—Comment! tu n'es pas content?—lui dit Anatole,—tu n'as rien reçu et tu en as descendu deux!… Ah! tu y allais bien… Moi, j'ai donné un joli coup de pied à hauteur d'estomac dans un grand serin qui m'ennuyait… Mais deux, c'est très-gentil…

—Non, non,—répéta Coriolis,—des lâches, les amis! Nous aurions dû leur donner une tripotée à ne pas leur donner envie de revenir… Des lâches, je te dis, les amis!

Et sur tout le chemin jusqu'à Paris, son grand corps donna tous les signes d'une colère de créole qui ne veut rien entendre.