Il disait cela vivement, précipitamment avec des éclats de voix tout à coup réprimés, des gestes violents qui s'arrêtaient comme effrayés.
—Tu ne l'as pas vue… tu ne l'as pas vue avec son visage méchant, le visage qu'elle a pour moi… Ah! ce qui vient dans une figure de juive avec l'âge… la Parque qui se lève dans la femme… ce nez qui devient crochu… et ses yeux aigus… ses yeux! Les as-tu jamais bien regardés?… Ces yeux!…—murmura Coriolis en baissant la voix.—Ah! les femmes!… Tu étais avec une femme tout à l'heure, toi?
—Oui, une pauvre diablesse… Ça a été riche, élevée dans le luxe, au piano… Une canaille de mari qui a tout mangé et l'a plantée là avec deux enfants… Et maintenant, il faut vivre avec un talent d'agrément…
Le triste roman de misère esquissé dans les quelques mots d'Anatole ne parut pas entrer dans l'oreille de Coriolis. Il en était venu à cette monstrueuse surdité des grandes douleurs qui ne laissent plus entendre à un homme la souffrance des autres. Sans dire à Anatole un mot d'intérêt, sans lui parler de lui, de sa mère, sans s'inquiéter de ce qu'il était devenu depuis deux ans, et s'il avait de quoi manger, il se mit à lui repeindre l'enfer de sa vie. Le promenant, le repromenant sous les arbres des Champs-Elysées, gardant son bras, se collant à lui, il lui rabâcha ses plaintes, ses lamentations, ses jérémiades.
Accoutumé à lui voir dévorer ses maladies et ses chagrins, Anatole ne put se défendre d'un triste étonnement, en retrouvant cet homme si fort, si concentré, si maître de lui-même, descendu à cela:—à dire peureusement du mal de cette femme, à s'en venger comme un enfant qui cafarde derrière le dos de son tyran!
CXLIX
A partir de cette rencontre, presque tous les jours, à sa sortie, Anatole trouva Coriolis l'attendant.
Coriolis était là, un quart d'heure avant, il se promenait de long en large devant la porte, il guettait, et aussitôt qu'Anatole paraissait, il s'emparait de lui, et tout de suite, brusquement, du premier mot, il soulageait sa misérable faiblesse dans le débordement de lamentations où il essayait de vider et de dégorger ses souffrances.
—Une vraie juiverie, la maison, maintenant!—lui disait-il un jour.—Non, tu n'as pas idée… C'est le sabbat chez moi, le sabbat!… D'abord les deux cousines qui sont à présent plus maîtresses qu'elle, et qui la tournent et la retournent comme un gant… Il y a la vieille paralysée qui fait tourner les sauces en marmottant de l'hébreu dessus… Et puis, c'est le scrofuleux de frère… Il vient une parente… qui travaille pour la synagogue, qui est brodeuse en sepharim… Je sais de leurs mots, tiens, à présent!… Horrible, celle-là!… Et puis, un tas de revenants de l'Ancien Testament, des parents, des juifs d'Alsace, est-ce que je sais! des gens qui ont des paletots verts avec des boutons bleus en acier, et des bâtons avec une poignée entourée de laine rouge et de fils de laiton… des coreligionnaires d'on ne sait où, qui viennent manger, «s'asseoir sous la lampe», comme ils disent… Et des têtes!… Ah! je suis puni d'avoir aimé Rembrandt! Il me semble que mon intérieur grouille de ses fonds d'eau-fortes… Et les cuisines qu'ils font, si tu savais!… des cuisines à eux, comme en Alsace, pour les noces, des panades où ils mettent des mèches de bonnet de coton… Oui!… Ces jours-là, je me sauve de chez moi… Non, c'est trop fort, que toute cette abomination de marchands de lorgnettes descende chez moi comme à l'auberge!… Tiens! tu sais, la cousine, la grande, avec ses cheveux comme un incendie, son visage terrible… celle qui ressemble à la prostituée de l'Apocalypse… qui a été chez les fous… Ah! les pauvres fous, ils ont dû souffrir!… est-ce qu'elle ne connaît pas des infirmiers de Charenton?… Et elle les amène à dîner!… Ils viennent avec les fous qu'ils sont chargés de promener… Avant-hier, il y en a eu un qui est redevenu fou à la cuisine… Il a fallu aller chercher la garde… C'est amusant… Des fous, conçois-tu? On m'amène des fous chez moi! Oui… et tu veux que je continue à supporter cela?…
Et voyant qu'Anatole, lassé de l'écouter, essayait de se dégager: