Et comme ils causaient ainsi sur le pas de l'entrée de la Justice de Paix:—Vois donc…—dit tout à coup Anatole.
A ce moment, en haut du grand escalier de pierre, qu'on apercevait par le cintre de la porte vitrée du péristyle, sous le rayonnement diffus et blanc d'une large fenêtre, au-dessus de la rampe, une silhouette noire s'était montrée. Cette silhouette s'enfonça du côté du mur, disparut dans le retour de l'escalier que les deux amis ne pouvaient apercevoir. Puis il reparut, contre le carreau de la porte, un chapeau et un profil se détachant sur la carte en couleur du onzième arrondissement peinte au fond dans la cage de l'escalier. La porte battante s'ouvrit, et un homme se mit à descendre les douze grandes marches de l'escalier de la mairie, avec une main qui traînait derrière lui sur la rampe d'acajou, et des pieds de somnambule, distraits, égarés, tâtant le vide. Les deux amis se rejetèrent un peu dans le vestibule noir de la Justice de Paix. L'homme passa sans les voir: c'était Coriolis.
A quelques pas derrière lui venait Manette en grande toilette, suivie d'un groupe de quatre individus, vulgaires, effacés et vagues comme ces comparses des actes de l'État civil, raccolés au plus près dans les fournisseurs du voisinage.
Sorti de la mairie, Coriolis prit machinalement le trottoir, frôla, sans le sentir, des blouses qui lisaient le Moniteur affiché au mur, traversa la rue Bonaparte, et, comme s'il cherchait l'ombre, les pierres sans fenêtres et qui ne regardent pas, Anatole et Chassagnol le virent longer le grand mur du séminaire de Saint-Sulpice. Manette s'était arrêtée avec les témoins au coin de la rue de Mézières et semblait les remercier.
Tout à coup, les quittant, elle courut rattraper Coriolis, qu'elle saisit par le bras, et l'on vit les deux dos de la femme et du marié aller jusqu'au bout de la rue Bonaparte. Puis, le couple tourna à droite, disparut.
—Rasé!—dit Anatole en faisant le geste énergique du gamin qui peint, avec le coupant de la main, une vie d'homme décapitée.
CLIV
—Le Beau, ah! oui, le Beau!… s'y reconnaître dans le Beau! Dire c'est cela, le Beau, l'affirmer, le prouver, l'analyser, le définir!… Le pourquoi du Beau? D'où il vient? ce qui le fait être? son essence? Le Beau! la splendeur du vrai… Platon, Plotin… la qualité de l'idée se produisant sous une forme symbolique… un produit de la faculté d'idéer… la perfection perçue d'une manière confuse… la réunion aristotélique des idées d'ordre et de grandeur… Est-ce que je sais!… Le Beau, est-ce l'Idéal? Mais l'Idéal, si vous le prenez dans sa racine, eido, je vois, n'est que le Beau visible… Est-ce la réalité retirée du domaine du particulier et de l'accidentel? Est-ce la fusion, l'harmonie des deux principes de l'existence, de l'idée et de la forme, de l'essence de la réalité, du visible et de l'invisible?… Est-il dans le Vrai?… Mais dans quel Vrai?… dans l'imitation du beau des êtres, des choses, des corps? Mais quelle imitation?… l'imitation par élection ou par élévation? l'imitation sans particularité, sous l'image iconique de la personnalité, l'homme et pas un homme, l'imitation d'après un modèle collectif de perfections? Est-il la beauté supérieure à la beauté vraie… «pulchritudinem quæ est supra veram…» une seconde nature glorifiée? Quoi, le Beau? L'objectivité ou l'infini de la subjectivité? l'expressif de Gœthe? Le côté individuel, le naturel, le caractéristique de Hirtch et de Lessing? l'homme ajouté à la nature, le mot de Bacon? la nature vue par la personnalité, l'individualité d'une sensation?… Ou le platonicisme de Winckelmann et de saint Augustin?… Est-il un ou un multiple? absolu ou divers?… Oh! le Beau!… le suprême de l'illimité et de l'indéfinissable!… Une goutte de l'océan de Dieu, pour Leibnitz… pour l'école de l'Ironie, une création contre la Création, une reconstruction de l'univers par l'homme, le remplacement de l'œuvre divine par quelque chose de plus humain, de plus conforme au moi fini, une bataille contre Dieu!… Le Beau!… Quelqu'un a dit: le Beau est le frère du Bien… le Beau rentrant dans le point de vue de la conformation au Bien, une préparation à la morale, les idées de Fichte: le Beau utile!… Ah! la philosophie du Beau! Et toutes les esthétiques!… Le Beau, tiens! je le baptiserais comme les autres, et aussi bien, si je voulais: le Rêve du Vrai! Et puis après?… Des mots! des mots!… Le Beau! le Beau! Mais d'abord, qui sait s'il existe? Est-il dans les objets ou dans notre esprit? L'idée du Beau, ce n'est peut-être qu'un sentiment immédiat, irraisonné, personnel, qui sait?… Est-ce que tu crois au principe réfléchi du Beau, toi?
C'est ainsi que le soir du mariage de Coriolis, à des heures indues de la nuit, dans une petite chambre, au-dessus de l'atelier où séchaient les chapeaux de paille de sa femme, Chassagnol parlait à Anatole étendu sur la descente de lit, et qui dormait, une cigarette éteinte aux lèvres, avec l'air d'écouter.