—Parbleu! Chassagnol… Tu connais ses histoires, dis donc?
—Du tout. Je l'ai rencontré hier. Il y avait bien trois ans que je ne l'avais vu, on aurait dit qu'il m'avait quitté la veille. Il me demande: Qu'est-ce que tu fais demain? Je lui dis que nous dînons ici. J'irai vous retrouver; et il file… Avec Chassagnol, on ne sait jamais… Il ne se lâche pas sur ses affaires de famille, celui-là…
—Eh bien! il lui en est arrivé, figure-toi! D'abord un héritage de trente mille francs qui lui est tombé.
—Vrai? Tiens, il n'avait pas une tête à ça,—fit Anatole, et se tournant vers une voisine:—Julie, vous allez avoir à côté de vous un monsieur qui a trente mille francs… ne le tutoyez pas la première…
—Mais il ne les a plus… Voilà l'histoire,—reprit Malambic.—Il palpe l'argent d'un oncle, un curé, je ne sais plus… Il le met dans sa malle, ce n'est pas une blague, et il part voir du Rembrandt dans le pays, du vrai, du pur, du Rembrandt conservé sur place, du Rembrandt dans des cadres noirs. Il fait la Hollande, il fait l'Allemagne. Il flâne des mois dans des villes à tableaux… Il se paye des rafles de bric-à-brac chez les juifs… Des musées d'Allemagne, il tombe sur les musées d'Italie, et là, une flâne, tu penses!… dans les ghettos, les tableaux, la rococoterie, des enthousiasmes! des enthousiasmes de six heures devant une toile! Avec ça, tu sais qu'il a l'habitude d'aider ses admirations en se donnant une petite touche d'opium; il prétend qu'il est comme les gens qui vont entendre des opéras après avoir pris du hatchisch: eux, c'est les oreilles; lui, c'est les yeux qu'il faut qu'il se grise… La fin de tout cela, c'est qu'après s'être flanqué une bosse d'objets d'art, tout battu les palais, les collections, les chefs-d'œuvre, les villes, les villages, tous les trous de l'Italie, éreinté, rafalé, à sec d'argent, vendant pour vivre, sur la route, ce qu'il traînait après lui, il est allé tomber dans la maison de Rouvillain, Rouvillain de chez nous, tu te rappelles? qui était là-bas pour une copie du Giotto, que sa ville lui avait commandée. C'est lui, Rouvillain, qui m'a raconté ça… Mais c'est la fin qui est superbe, tu vas voir… Voilà donc Chassagnol à Padoue. Un jour, lui, l'homme des musées, qui avait des œillères dans la rue, qui n'aurait pas pu dire si les femmes portaient des chapeaux de paille ou des bonnets de coton… enfin Chassagnol, en traversant le marché, voit une jeune fille qui vendait des volailles, mais une jeune fille… tu ne connais pas ça, toi… la beauté du nord de l'Italie, mignonne, maladive… une vierge de primitif, enfin merveilleuse! J'ai vu l'esquisse que Rouvillain en a faite, comme cela, avec ces volailles, cet éventaire de crêtes rouges… ça a un caractère! Chassagnol ne fait ni une ni deux: il offre sa main. La vendeuse de poulets, qui était l'innamorata d'un très-beau garçon beaucoup mieux que Chassagnol le refuse net. Alors, devine ce que fait Chassagnol! Il y avait dans la maison une sœur très-laide, une vraie caricature de la beauté de l'autre… De désespoir, mon cher, et pour se rattraper à la ressemblance, il l'épouse! il l'a épousée! Et, là-dessus, il est revenu sans un sou, avec une paysanne et des chambranles de cheminée en marbre provenant de la démolition d'un palais de Gênes, marié, pas changé, et… parbleu comme le voilà!—fit Malambic en coupant sa phrase.
Chassagnol entrait, boutonné dans cet éternel habit noir que ses plus vieux amis lui avaient toujours vu, et qui semblait sa seconde peau.
—Ma foi,—lui dit Anatole en lui serrant la main,—on n'était pas sûr que tu viendrais, et tu vois, on ne t'a pas attendu.
—Oui, oui… je n'ai quitté le Louvre qu'à quatre heures… Je sais, je suis en retard,—fit Chassagnol, et il s'assit.
Le dîner continua; mais le froid de ce monsieur noir qui ne parlait pas, tombait sur sa gaieté.
—Ah çà! dis donc,—fit Anatole,—tu as donc été en Italie?