La pauvre femme était toujours là, plus douloureuse, plus humiliée à chaque nouvelle adjudication, comme si, devant les morceaux de la vie de son mari vendus si bon marché, pleurait et saignait l'orgueil qu'elle avait placé sur son talent. Le commissaire-priseur se ranimait; et, paraissant sourire à l'idée de son dîner et de son plaisir du soir, il regardait en dessous cette douleur de jeune veuve avec de gros yeux sensuels de célibataire sceptique. Il criait, pressait les enchères, disait:
—Messieurs, il y a un cadre!—ou bien:—Une belle femme nue, messieurs!… Pas d'erreur?… Vu?… On y renonce?—Il jetait sur les toiles, à mesure qu'elles passaient, ces lourdes et cyniques plaisanteries de son métier, qui enterrent l'œuvre d'un mort dans une profanation de risée.
—Le misérable!—fit Grandvoinet indigné,—il égaye la vente!… Ah! si sa femme, avec les frais, a seulement de quoi payer les dettes!
Anatole et Bardoulat restèrent sous l'impression de cette triste scène. Dans la rue:
—Merci!—dit Bardoulat,—ayez donc du talent!
Le soir après dîner, comme Anatole croyait que Bardoulat, sa vareuse ôtée, allait se coucher, il le vit prendre la redingote commune.
—Tu prends notre redingote?—lui dit-il.
—Oui, je sors un moment…
—A cette heure-ci?… Coquin!
Dans la nuit, tout en dormant, il sembla à Anatole que le thermomètre baissait: le lendemain, il fut étonné de se trouver seul dans son lit. La journée se passa sans nouvelles de Bardoulat. Le soir, il ne revint pas. Le matin qui suivit, Anatole inquiet commençait à se demander s'il ne ferait pas bien d'aller voir à la Morgue, quand il reçut un petit billet de Bardoulat. Bardoulat s'avouait dégoûté de l'art, et il demandait pardon à Anatole de l'avoir quitté si brusquement, mais il n'osait plus le revoir; il n'en était plus digne: il s'était replacé comme cuisinier chez un Russe qui le faisait partir en courrier pour la Russie.