—Cet animal-là!—fit Anatole,—il aurait bien dû mettre la redingote dans sa lettre, d'autant plus qu'il est parti avec les derniers quarante sous de la maison!… Enfin, tant mieux qu'il soit parti: avec ses histoires de cuisine, c'était le supplice de Cancale!…
XXXIII
Cependant arrivait cette année dure à l'art: 1848, la Révolution, la crise de l'argent.
Anatole n'en souffrait pas trop d'abord. Il trouvait à s'employer dans une série de portraits des députés de la Constituante. Mais après cela, des semaines, des mois se passaient sans qu'il trouvât autre chose à faire que l'en-tête d'une romance légitimiste: Où est-il? qu'il exécuta en faisant violence à ses opinions républicaines. Puis, la gêne des temps croissant, il arriva à se laisser embaucher par un individu qui avait eu l'idée de placer en province des livres invendables, des rossignols de librairie, avec la prime d'une pendule ou d'un portrait au choix. Chaque portrait, y compris les mains, devait être payé 20 francs à Anatole, et l'on commençait la tournée par Poissy. Anatole et son meneur se glissaient dans les maisons, furtivement, sans rien dire du pourquoi de leur visite, qui les eût fait jeter à la porte; et tout à coup, Anatole ouvrant une boîte qui contenait son portrait, se mettait à côté dans la pose, tandis que son compagnon, levant un mouchoir démasquait la pendule de la prime. Cette pantomime n'eut aucun succès auprès des bouchers de l'endroit. Elle ne réussit guère mieux dans les autres villes du département. Et, peu de jours avant les journées de Juin, Anatole retomba sur le pavé de Paris, aussi pauvre qu'avant de partir. Les journées de Juin lui donnaient l'idée de faire d'imagination un faux croquis d'après nature de l'épisode de la barrière de Fontainebleau: l'assassinat du général Bréa. Un journal illustré lui payait assez bien ce dessin d'actualité. Anatole en tirait une seconde mouture en lilhographiant un portrait du général, dont il vendait pour une trentaine de francs.
Mais c'était son dernier gain, toute affaire s'arrêtait. Il eut beau chercher, courir, solliciter: un moment, il n'y eut plus que la faim à l'horizon désespéré de son lendemain.
Il regarda autour de lui. Ses effets, sa chambre elle-même avait presque toute déménagé au mont-de-piété. Il fouilla machinalement la poche de son gilet: le poisson d'or de Coriolis, qui lui avait si souvent avancé un peu d'argent, était parti pour la dernière fois, et n'était pas revenu. Il chercha dans la pauvreté de ses nippes et le vide de ses meubles: rien, il ne restait plus rien dont le clou eût voulu.
Alors il eut une idée: ses matelas avaient encore le luxe de leurs toiles; il se mit à les découdre, trouva dessous la laine assez tassée en galette pour y pouvoir coucher, et courant les engager au premier bureau de commissionnaire, il en tira quelques sous. Et il se mit à manger un pain de seigle pour son déjeuner, un autre pour son dîner. En se rationnant ainsi, il calculait qu'il avait de quoi vivre une huitaine de jours. Et il dormit sans mauvais rêve sur la laine de ses matelas.
Il ne trouvait pas qu'il était temps de s'inquiéter. C'était simplement une situation tendue, une faillite momentanée de chance. Puis, il y avait, dans ce qui lui arrivait, une sorte de caractère, un côté pittoresque, comme une nouveauté d'aventure, qui amusait son imagination. Cette misère absolue lui paraissait une extrémité extravagante, presque drôle. D'ailleurs, il avait toujours adoré le pain de seigle: quand il en achetait un au Jardin des Plantes pour le donner aux animaux, il le mangeait.
Aussi n'eut-il point de tristesse. Le second jour, il fut tout heureux d'avoir failli dîner avec un camarade enlevé par «une ancienne» après l'absinthe, et presque sur le pas de la gargotte où ils allaient entrer. Les lendemains se succédèrent pareils, nourris des mêmes deux pains de seigle, également déçus par des rencontres d'amis qui le menaient jusqu'au bord d'un dîner. Anatole supporta cet allongement de déveine et cette conjuration de contre-temps sans se laisser abattre. Il se roidissait dans sa philosophie, se disait que rien n'est éternel, trouvait en lui de quoi se plaisanter lui-même, et n'avait pas même la pensée d'injurier le ciel ou d'en vouloir aux hommes. Il espérait toujours avec une confiance vague, avec un ressouvenir instinctif du système des compensations d'Azaïs qu'il avait autrefois feuilleté à un étalage sur le quai. Deux ou trois fois il trouva en rentrant, sur sa porte, écrit avec le morceau de craie posé à côté dans une petite poche de cuir, le nom d'amis aisés venus pour le voir: il n'alla point chez eux, par une pudeur de timidité, et aussi de belle dignité, qui l'avait toujours empêché d'emprunter.
Comme à la longue il se sentait une espèce d'ennui dans les entrailles, il songea à aller chez sa mère, avec laquelle il était complètement brouillé, et qu'il ne voyait plus que le premier jour de l'an. Mais pensant au sermon que lui coûterait là une pièce de cent sous, il prit le parti de patienter encore. Il attrapa ainsi la fin de ses pains de seigle; mais, à une dernière digestion, des crampes si atroces le prirent qu'il fut forcé de se coucher.