La nuit commençait à tomber; et avec la nuit, la douleur ne s'apaisant pas, ses réflexions s'assombrissaient un peu, quand la clef tourna dans la porte. Il entendit un frou-frou de soie et de femme: c'était une vieille connaissance de ses parties de canot, qui venait lui demander dix sous pour aller manger une portion à un bouillon. Mais quand elle eut vu l'atelier, elle s'arrêta comme honteuse de demander à plus pauvre qu'elle, le regarda, le vit jaune d'une jaunisse, lui dit de se faire de la limonade, et s'en alla.

Anatole resta seul, souffrant toujours, et laissant aller ses idées à des lâchetés, à des tentations de s'adresser à sa mère.

Sur les dix heures, la femme d'avant le dîner rentra, ôta ses gants, fouilla dans ses poches, et en retira ce qu'elle avait rapporté du restaurant où quelqu'un l'avait emmenée: le citron des huîtres et le sucre du café. La limonade faite, elle voulut la faire chauffer, demanda où était le bois: Anatole se mit à rire. Elle réfléchit un instant, puis tout à coup sortit, et reparut l'air triomphant avec tous les paillassons de la maison qu'elle était allée ramasser sur les paliers. Elle alluma cela, mit la limonade sur le feu, en apporta un verre à Anatole, lui dit:—Il m'attend en bas,—et se sauva.

Le lendemain, la crise qui jette la bile dans le sang était passée. Anatole se sentait soulagé, et il se laissait aller à la somnolence de bien-être qui suit les grandes souffrances, quand Chassagnol entra chez lui.

—Tiens! tu es malade?

—Oui, j'ai la jaunisse.

—Ah! la jaunisse,—reprit Chassagnol en répétant machinalement le mot d'Anatole, sans paraître y attacher la moindre idée d'importance ou d'intérêt.

C'était assez son habitude d'être ainsi indifférent et sourd au dedans à ce que ses amis lui apprenaient d'eux, de leurs ennuis, de leurs affaires, de leurs maux. Généralement, il paraissait ne pas écouter, être loin de ce qu'on lui disait, et pressé de changer de sujet, non qu'il eût mauvais cœur, mais il était de ces individus qui ont tous leurs sentiments dans la tête. L'ami, dans ce grand affolé d'art, était toujours parti, envolé, perdu dans les espaces et les rêves de l'esthétique, planant dans des tableaux. Cet homme se promenait dans la vie comme dans une rue grise qui mène à un musée, et où l'on rencontre des gens auxquels on donne, avant d'entrer, de distraites poignées de main. D'ailleurs la réalité des choses passait à côté de lui sans le pénétrer ni l'atteindre. Il n'y avait pas de misère au monde capable de le toucher autant qu'une Famille malheureuse bien peinte.

—La jaunisse, ce n'est rien,—reprit-il tranquillement.—Seulement, il ne faut pas te faire d'embêtement… Je voulais toujours venir te voir… mais j'ai été pris tous ces temps-ci par Gillain qui est devenu salonnier dans un journal sérieux… Et comme il ne sait pas un mot de peinture… Si on publiait dans le Charivari un Albert Durer, sans prévenir, il croirait que c'est de Daumier… Enfin, il fait un salon, le voilà maintenant critique artistique… C'est absolument comme un homme qui ne saurait pas lire qui se ferait critique littéraire… Alors il prend séance avec moi… Il me fait causer, il m'extirpe mes bonnes expressions, il me suce tout mon technique… C'est si drôle, un homme d'esprit! c'est si bête en art!… Enfin, je lui ai enfoncé un tas de mots: frottis, glacis, clair-obscur… Il commence à s'en servir pas trop mal… Il est capable de finir par les comprendre!… Eh bien, vrai, c'est amusant! Par exemple, je l'ai seriné à la sévérité, raide… Ça sera une cascade d'éreintements… Je lui ai dit qu'il s'agissait de nettoyer le Temple, de tomber sur le dos aux fausses vocations, à ces milliers de tableaux qui ne disent rien et qui encombrent… Oh! la fausse peinture!… Du talent ou la mort! il n'y a que cela… Il faut décourager trois mille peintres par an… sans cela, dans dix ans, tout le monde sera peintre, et il n'y aura plus de peinture… Dans toute ville un peu propre, et qui tient à son hygiène, il devrait y avoir un barathre, où l'on jetterait toutes les croûtes mal venues, pas viables, pour l'exemple!… Mais, nom d'un chien! l'art, ça doit être comme le saut périlleux: quand on le rate, c'est bien le moins qu'on se casse les reins!… On me dira: Ils mourront de faim… Ils ne meurent pas assez de faim! Comment! vous avez tous les encouragements, toutes les récompenses, tous les secours… j'en ai lu l'autre jour la statistique, c'est effrayant… les croix, les commandes, les copies, les portraits officiels, les achats de l'État, des ministères, du souverain quand il y en a un, des villes, des Sociétés des amis des arts… plus d'un million au budget!… Et vous vous plaignez! Tenez! vous êtes des enfants gâtés… Ni tutelle, ni protection, ni encouragements, ni secours… voilà le vrai régime de l'art… On ne cultive pas plus les talents que les truffes… L'art n'est pas un bureau de bienfaisance… Pas de sensiblerie là-dessus: les meurt-de-faim en art, ça ne me touche pas… Tous ces gens qui font un tas de saloperies, de bêtises, de platitudes, et qui viennent dire au public: Il faut bien que je vive… Je suis comme d'Argenson, moi, je n'en vois pas la nécessité! Pas de larmes pour les martyrs ridicules et les vaincus imbéciles! Qu'est-ce qui resterait aux autres, alors? Et puis, est-ce que l'art est chargé de vous faire manger? Est-ce que vous avez pris ça pour un étal? Je vous demande un peu les secours qu'on donne à un épicier lorsqu'il a fait faillite!… Mourez de faim, sapristi! c'est le seul bon exemple que vous ayiez à donner… Ça servira au moins d'avertissement aux autres!… Comment! vous ne vous êtes pas affirmé, vous êtes anonyme, vous le serez toujours!… Vous n'avez rien trouvé, rien inventé, rien créé… et parce que vous êtes un artiste, tout le monde s'intéressera à vous, et la société sera déshonorée si elle ne vous met, tous les matins, un pain de quatre livres chez votre concierge! Non, c'est trop fort!…

Ces sévères paroles, cruelles sans le vouloir, sans le savoir, tombaient une à une comme des coups de poing sur la tête d'Anatole. Il lui semblait entendre le jugement de sa vie. Cette condamnation, que Chassagnol jetait en l'air sur d'autres vaguement, c'était la sienne. Pour la première fois, il se sentit l'amertume des misères méritées; il vit le rien qu'il était dans l'art; sa conscience lui montra tout à coup, pendant un instant, son parasitisme sur la terre.