Par-dessus une haie de tableaux commencés, posés les uns devant les autres, le premier sur un chevalet Bonhomme, le second sur la peluche rouge de deux chaises, le dernier appuyé contre le mur, l'œil allait, sur le panneau de droite, à un masque de Géricault, sur lequel était jeté de travers un feutre de pitre à plumes de coq. Après le masque, c'était une petite Vierge de retable qui avait, passée derrière le dos, une branche de buis bénit tout jauni, apportée à l'atelier par un modèle de femme, un dimanche des Rameaux. A côté de la Vierge, une mince colonnette, à enroulements or, argent, bleu et rouge, semée de croissants de lune argentés et de fleurs de lis d'or, portait en haut une boule couverte de dessins astrologiques.
Après la colonnette, s'étalait une grande toile orientale abandonnée, sur le bas de laquelle étaient écrits, à la craie, des adresses d'amis, des noms de modèles, des dates de rendez-vous, des mémentos de la vie parisienne, qui entraient dans des jupes d'almées. Au-dessus de la toile était pendue l'ossature d'une tête de chameau, avec tout son harnachement de brides mosaïquées de pierres bleues, tout un entourage de sellerie orientale, d'étriers de mameluck, au milieu desquels tombait un manteau de peau d'un grand chef des Pieds noirs, troué d'un trou de balle, et qui avait été échangé, dans le pays, contre vingt-deux poneys.
En bas, une petite armoire vitrée laissait voir, pressées et mêlées, des étoffes d'où s'échappaient des fils d'or, des soieries à couleurs de fleurs, des vestes turques dont chaque bouton d'or enserrait une perle fine. Un peu plus loin, par terre, les cassures métalliques d'un monceau de charbon de terre étincelaient contre le poêle qui allait enfoncer le coude de son tuyau dans le mur, au-dessus d'un bas-relief de saint Michel terrassant le diable, à côté de l'inscription philosophique, gravée en creux dans la pierre par un prédécesseur de Coriolis:
Quare
Nec time
Hic aut illic mors
Veniet.
Puis, entre le moulage de la tête d'un chauffeur d'Orgères et un médaillon bronzé d'une tournure furieuse à la Préault, pendaient une paire de castagnettes et deux souliers de danseuse espagnole, qui avaient comme une ombre de chair au talon. La décoration continuait par un bas-relief de camarade, un sujet de prix de Rome, portant le cachet en creux, au haut, à gauche: École royale des Beaux-Arts. Et le mur finissait par un moulage de la Vénus de Milo.
Un mannequin, couvert d'un sale costume d'arlequin loué, était debout devant la déesse, et il en écornait un grand morceau avec sa pose de bois qui faisait la cour à Colombine.
Le fond de l'atelier était entièrement rempli par un grand divan-lit qui ne laissait de place, dans un coin, qu'à une psyché en acajou, à pieds à griffes. Sous le jour de la baie, une sorte d'alcôve s'enfonçait là entre deux grandes cantonnières de tapisserie à verdure, sous un large tendo de toile grise, qui rappelait le ton et le grand pli lâche d'une voile sur une dunette de navire. Ce tendo pendait à des cordes que paraissaient tenir, de chaque côté de la baie, deux grands anges de style byzantin, peints et nimbés d'or. Le divan était recouvert de peaux de panthères et de tigres, aux têtes desséchées. Aux deux encoignures du fond, deux moulages de femme de grandeur naturelle, les deux moulages admirables du corps de Julie Geoffroy et de ses deux faces, par Rivière et Vittoz, se dressaient en espèces de cariatides. C'était la vie, c'était la présence réelle de la chair, que ces empreintes, celle surtout qu'éclairait à gauche une filtrée de jour, ce dos que fouettait, sur tous ses reliefs et sur le plein de ses orbes, une lumière chatouillante allant se perdre le long de la jambe sur le bout du talon. Une ombre flottante dormait tout le jour dans ce réduit de mystère et de paresse, dans ce petit sanctuaire de l'atelier, qui, avec ses odeurs de dépouilles sauvages et sa couleur de désert, semblait abriter le recueillement et la rêverie de la tente.
Là-dedans, dans cet atelier, il y avait le grand Coriolis qui peignait debout;—Anatole, qui faisait sur un album, en fumant une cigarette, un croquis d'après un corps dormant et perdu dans l'ombre du divan;—et le singe de Coriolis, grimpé et juché sur le dossier de la chaise d'Anatole, fort occupé à faire comme lui, se dépêchant de regarder quand il regardait, crayonnant quand il crayonnait, appuyant avec rage son porte-crayon sur la page blanche d'un petit carnet. A tout moment, il avait des étonnements, des désespoirs; il jetait de petits cris de colère, il tapait sur le papier: son crayon était rentré et ne marquait plus. Il voulait le faire ressortir, s'acharnait, flairait le porte-crayon avec précaution, comme un instrument de magie, et finissait par le tendre à Anatole.
Le jour insensiblement baissait. Le bleuâtre du soir commençait à se mêler à la fumée des cigarettes. Une vapeur vague où les objets se perdaient et se noyaient tout doucement, se répandait peu à peu. Sur les murs salis de traînée de fumée, culottés d'un ton d'estaminet, dans les angles, aux quatre coins, il s'amassait un voile de brouillard. La gaieté de la lumière mourante allait en s'éteignant. De l'ombre tombait avec du silence: on eût dit qu'un recueillement venait aux choses.
Coriolis s'assit sur un tabouret devant sa toile, et se perdit dans les rêveries que l'heure douteuse fait passer dans les yeux d'un peintre devant son œuvre. Anatole alla s'étendre à la place que les pieds du dormeur laissaient libre sur le divan. Le singe disparut quelque part.