Les tableaux semblaient défaillir; ils étaient pris de ce sommeil du crépuscule qui paraît faire descendre dans les ciels peints le ciel du dehors, et retirer lentement des couleurs le soleil qui s'en va de la journée. La mélancolique métamorphose se faisait, changeant sur les toiles l'azur matinal des paysages en pâleurs émeraudées du soir; la nuit s'abaissait visiblement dans les cadres. Bientôt les tableaux, vus sur le côté, firent les taches brouillées, mêlées, d'un cachemire ou d'un tapis de Smyrne. La tournure d'un rêve vint aux silhouettes des compositions qui prirent, dans la masse de leurs ombres un caractère confus, étrange, presque fantastique. Les petites colonnes encastrées dans le mur, les consoles et les portoirs des statuettes, arrêtaient encore un peu de jour qui se rétrécissait en une filée toujours plus mince sur leurs nervures. Au-dessus de la copie du Saint-Marc, du noir était entré dans la gueule ouverte du lion qui paraissait bâiller à la nuit.

Un nuage d'effacement se nouait du plancher au plafond. Les plâtres devenaient frustes à l'œil, et des apparences de formes à demi perdues ne laissaient plus voir que des mouvements de corps lignés par un dernier trait de clarté. Le parquet perdait le reflet des châssis de bois blancs qui se miraient dans son luisant. Il continuait à pleuvoir ce gris de la nuit qui ressemble à une poussière. La fin de la lumière agonisait dans les tableaux: ils s'évanouissaient sur place, décroissaient sans bouger, mystérieusement, dans la lenteur d'un travail de mort, et dans l'espèce de solennité d'une silencieuse décomposition du jour. Comme lassée et retombant sur l'épaule, la tête de mort sembla se pencher davantage et se baisser sur un manche de yatagan.

Puis ce fut ce moment entre le jour et la nuit où ne se voit plus que ce qui est de l'or: l'ombre avait mangé tout le bas de l'atelier. Il n'y restait plus de lumière qu'aux deux godets de la palette de Coriolis, posée sur une chaise. Les choses étaient incertaines et ne se laissaient plus retrouver qu'à tâtons par la mémoire des yeux. Puis des taches noires couvrirent les tableaux. L'ombre s'accrocha de tous les côtés aux murs. Une paillette, sur le côté des cadres, monta, se rapetissa, disparut à l'angle d'en haut; et il ne resta plus dans l'atelier qu'une lueur d'un blanc vague sur un œuf d'autruche pendu au plafond, et dont on ne voyait déjà plus ni la corde ni la houppe de soie rouge.

A ce moment, le domestique apporta la lampe.

Le dormeur du divan, réveillé par la lumière, s'étira, se leva: c'était Chassagnol.

Quelque temps, il se promena dans l'atelier avec les mouvements, l'espèce de frisson d'un homme agitant et secouant la dernière lâcheté de sa somnolence. Et tout à coup: Ingres! Delacroix!—il jeta ces deux grands noms comme s'il revenait d'un rêve à l'écho de la causerie sur laquelle il s'était endormi.

—Ingres! Ah! oui, Ingres! Le dessin d'Ingres! Allons donc! Ingres!… Il y a trois dessins: d'abord l'absolu du beau: le Phidias; puis le dessin italien de la Renaissance: les Raphaël, les Léonard de Vinci; puis le dessin rengaine… encore beau, mais avec des indications, des appuiements, des soulignements de choses qui doivent être perdues dans la ligne, fondues dans la coulée, le jet de tout le dessin… Tenez! par exemple, un modèle, mettez-le là: Léonard de Vinci le dessinera avec ingénuité… tout auprès… poil par poil, comme un enfant… Raphaël y mettra, dans l'après-nature de son dessin, le ressouvenir de formes, l'instinct d'un noble à lui… Eh bien! dans le Vinci comme dans le Raphaël, dans celui qui n'a fait que copier comme dans celui qui a interprété, il y aura plus que le modèle, quelque chose qu'ils seront seuls à y voir… Tenez! voilà une tête de cheval de Phidias… Eh bien! ça a l'air de n'être que la nature: moulez une tête de cheval et voyez-la à côté!… C'est le mystère de toutes les belles choses de l'antiquité: elles ont l'air moulées; cela semble le vrai et la réalité même, mais c'est de la réalité vue par de la personnalité de génie… Chez Ingres? Rien de cela… Ce qu'il est, je vais vous le dire: l'inventeur au dix-neuvième siècle de la photographie en couleur pour la reproduction des Pérugin et des Raphaël, voilà tout!… Delacroix, lui, c'est l'autre pôle… Un autre homme!… L'image de la décadence de ce temps-ci, le gâchis, la confusion, la littérature dans la peinture, la peinture dans la littérature, la prose dans les vers, les vers dans la prose, les passions, les nerfs, les faiblesses de notre temps, le tourment moderne… Des éclairs de sublime dans tout cela… Au fond, le plus grand des ratés… Un homme de génie venu avant terme… Il a tout promis, tout annoncé… L'ébauche d'un maître… Ses tableaux? des fœtus de chefs-d'œuvre!… l'homme qui, après tout, fera le plus de passionnés comme tout grand incomplet… Du mouvement, une vie de fièvre dans ce qu'il fait, une agitation de tumulte, mais un dessin fou, en avance sur le mouvement, débordant sur le muscle, se perdant à chercher la boulette du sculpteur, le modelage de triangles et de losanges, qui n'est plus le contour de la ligne d'un corps, mais l'expression, l'épaisseur du relief de sa forme… Le coloriste? Un harmoniste désaccordé… pas de généralité d'harmonie… des colorations dures, impitoyables, cruelles à l'œil, qui ont besoin de s'enlever sur des tonalités tragiques, des fonds tempétueux de crucifiement, des vapeurs d'enfer comme dans son Dante… Une bonne toile, ça!… Pas de chaleur, avec toute cette violence de tons, cette rage de palette… Il n'a pas le soleil… La chair, il n'exprime pas la chair… Point de transparence… des crépis rosâtres, des rouges d'onglée, il fait de cela la vie, l'animation de la peau… Toujours vineux… des demi-teintes boueuses… Jamais la belle pâte coulante, la grande traînée délavée des maîtres de la chair… Avec cela un insupportable procédé d'éclairage des corps et des objets, des lumières faites avec des hachures ou des traînées de pur blanc, des lumières qui ne sont jamais prises dans le ton lumineux de la chose peinte, et qui détonnent comme des repeints… Regardez dans le Dante ce brillant de bord d'assiette posé sur la fesse de l'homme repoussant du pied le ventre de la femme… Delacroix! Delacroix! Un grand maître? oui, pour notre temps… Mais au fond, ce grand maître, quoi? C'est la lie de Rubens!…

—Merci!—fit Anatole.—Eh bien? alors, qu'est-ce qui nous restera comme grands peintres?

—Les paysagistes,—répondit Chassagnol,—les paysagistes…

Une brusque détonation lui coupa la parole.