—Je t'écris, vois-tu, pour plus de sûreté… parce que j'ai tant de choses… Et puis, je veux aller te voir… Tu me montreras tout ce que tu as rapporté… Je serais très-curieux… Veux-tu que nous descendions ensemble jusqu'aux boulevards? Je suis invité à déjeuner ce matin…

Il sonna son domestique, passa un habit, et quand ils furent dehors:—Pourquoi,—dit-il à Coriolis,—n'habites-tu pas par ici?

—Pourquoi?—répondit Coriolis.—Tiens, regarde…—et il désigna une croisée.—Vois-tu ces bougies roses à cette toilette, des bougies couleur de chair qui font penser à la jambe d'une danseuse dans un bas de soie? Vois-tu cette bonne sur le trottoir qui promène ce petit chien de la Havane? La bonne a du blanc, et le petit chien a du rouge… Sens-tu cette odeur de poudre de riz qui descend les escaliers et sort par la porte comme l'haleine de la maison?… Eh bien! mon cher, voilà ce qui me fait sauver… J'en ai peur… Il flotte trop de plaisir pour moi par ici… La femme est dans l'air… on ne respire que cela! Je me connais, il me faut ma rue de Vaugirard, mon quartier, un quartier d'étudiants qui ressemble à l'hôtel Cicéron de la vache enragée… Ici, je redeviendrais un créole… et je veux faire quelque chose…

—Ah! moi pour travailler, il n'y a que Rome… ma belle Rome! Quand avec l'école nous allions acheter, je me rappelle, aux Quattro Fontane, des oranges et des pommes de pin pour les manger dans les thermes de Caracalla…

Et disant cela, Garnotelle quitta Coriolis avec une poignée de main, sur la porte du café Anglais.

Le lendemain matin, Coriolis reçut une carte de Garnotelle, qui portait écrit au crayon: «Les trois reçus

XLII

Un grand jour que le jour d'ouverture d'un Salon!

Trois mille peintres, sculpteurs, graveurs, architectes l'ont attendu sans dormir, dans l'anxiété de savoir où l'on a placé leurs œuvres, et l'impatience d'écouter ce que ce public de première représentation va en dire. Médailles, décorations, succès, commandes, achats du gouvernement, gloire bruyante du feuilleton, leur avenir, tout est là, derrière ces portes encore fermées de l'Exposition. Et les portes à peine ouvertes, tous se précipitent.

C'est une foule, une mêlée. Ce sont des artistes en bande, en famille, en tribu; des artistes gradés donnant le bras à des épouses qui ont des cheveux en coques, des artistes avec des maîtresses à mitaines noires; des chevelus arriérés, des élèves de Nature coiffés d'un feutre pointu; puis des hommes du monde qui veulent «se tenir au courant»; des femmes de la société frottées à des connaissances artistiques, et qui ont un peu dans leur vie effleuré le pastel ou l'aquarelle; des bourgeois venant se voir dans leurs portraits et recueillir ce que les passants jettent à leur figure; de vieux messieurs qui regardent les nudités avec une lorgnette de spectacle en ivoire; des vieilles faiseuses de copies, à la robe tragique, et qu'on dirait taillée dans la mise-bas de mademoiselle Duchesnois, s'arrêtant, le pince-nez au nez, à passer la revue des torses d'hommes qu'elles critiquent avec des mots d'anatomie. Du monde de tous les mondes: des mères d'artistes, attendries devant le tableau filial avec des larmoiements de portières; des actrices fringantes, curieuses de voir des marquises en peintures; des refusés hérissés, allumés, sabrant tout ce qu'ils voient avec le verbe bref et des jugements féroces; des frères de la Doctrine chrétienne, venus pour admirer les paysages d'un gamin auquel ils ont appris à lire; et çà et là, au milieu de tous, coupant le flot, la marche familière et l'air d'être chez elles, des modèles allant aux tableaux, aux statues où elles retrouvent leur corps, et disant tout haut: «Tiens! me voilà!» à l'oreille d'une amie, pour que tout le monde entende… On ne voit que des nez en l'air, des gens qui regardent avec toutes les façons ordinaires et extraordinaires de regarder l'art. Il y a des admirations stupéfiées, religieuses, et qui semblent prêtes à se signer. Il y a des coups d'œil de joie que jette un concurrent à un tableau raté de camarade. Il y a des attentions qui ont les mains sur le ventre, d'autres qui restent en arrêt, les bras croisés et le livret sous un bras, serré sous l'aisselle. Il y a des bouches béantes, ouvertes en o, devant la dorure des cadres; il y a sur des figures l'hébétement désolé, et le navrement éreinté qui vient aux visages des malheureux obligés par les convenances sociales d'avoir vu toutes ces couleurs. Il y a les silencieux qui se promènent avec les mains à la Napoléon derrière le dos; il y a les professants qui pérorent, les noteurs qui écrivent au crayon sur les marges du livret, les toucheurs qui expliquent un tableau en passant leur gant sale sur le vernis à peine séché, les agités qui dessinent dans le vide toutes les lignes d'un paysage, et reculent du doigt un horizon. Il y a des dilettantes qui parlent tout seuls et se murmurent à eux-mêmes des mots comme smorfia. Il y a des hommes qui traînent des troupeaux de femmes aux sujets historiques. Il y a des ateliers en peloton, compactes et paraissant se tenir par le pan de leurs doctrines. Il y a de grands diables à cravates de foulard, les longs cheveux rejetés derrière les oreilles, qui serpentent à travers les foules et crachent, en courant, à chaque toile, un lazzi qui la baptise. Il y a, devant d'affreux vilains tableaux convaincus et de grandes choses insolemment mal peintes, comme de petites églises de pénétrés, des groupes de catéchumènes en redingotes, chacun le bras sur l'épaule d'un frère, immobiles; changeant seulement de pied de cinq en cinq minutes, le geste dévotieux, la parole basse, et tout perdus dans l'extatisme d'une vision d'apôtres crétins…