Spectacle varié, brouillé, sur lequel planent les passions, les émotions, les espérances volantes, tourbillonnantes, tout le long de ces murs qui portent le travail, l'effort et la fortune d'une année!

Coriolis voulut ce jour-là faire «l'homme fort». Il n'avança pas l'heure du déjeuner, par une espèce de déférence pour la blague d'Anatole. Mais au dessert l'impatience commença à le prendre. Il trouvait qu'Anatole mettait des éternités à prendre son café. Et le voyant siroter son gloria en disant tranquillement:—Nous avons bien le temps!—il l'enleva brusquement de table, l'emporta dans un coupé et se jeta avec lui dans les salles. Anatole voulait s'arrêter à des tableaux, l'appelait, le retenait: Coriolis s'échappait, allait devant lui; il voulait se voir.

Il arriva à ses tableaux. Sa première toile lui donna dans la poitrine ce coup de poing que vous envoie votre œuvre exposée, accrochée, publique. Tout disparut; il eut ce premier grand éblouissement de sa chose où chacun voit en grosses lettres: MOI!

Puis il regarda: il était bien placé. Cependant, au bout d'un moment, il trouva que sa place, si bonne qu'elle fût, avait des inconvénients, des voisinages qui lui nuisaient. La lumière ne donnait pas juste sur la Halte de Bohémiens; le jour l'éclairait un peu à faux. Sa Vue d'Adramiti avait l'honneur du grand Salon; mais le portrait gris et terriblement sobre de Garnotelle, placé à côté, le faisait paraître un peu trop «bouchon de carafe». Du reste, ses trois tableaux étaient sur la cimaise. Sans doute, ce n'était pas tout ce qu'il aurait voulu: Coriolis était peintre, et, comme tout peintre, il ne se serait estimé tout à fait bien placé que s'il avait été exposé absolument seul dans le Salon d'honneur. Mais enfin c'était satisfaisant, il n'avait pas à se plaindre; et tout heureux d'être débarrassé d'Anatole accroché par d'anciens amis d'atelier, il se mit à se promener dans le voisinage de ses tableaux en faisant semblant de regarder ceux qui étaient à côté, l'oreille aux aguets, essayant d'attraper des mots de ce qu'on disait de lui, et laissant tomber des regards d'affection sur les gens qui stationnaient devant sa signature.

Bientôt lui arriva une joie que donne le succès direct, tout vif et présent, la joie chaude de l'homme qui se voit et se sent applaudi par un public qu'il touche des yeux et du coude. Il lui passa un chatouillement d'orgueil au bruit de son nom qui marchait dans la foule. Il était remué par des bouts de phrases, des exclamations, des chaleurs de sympathie, des riens, des gestes, des approbations de tête, qui saluaient et félicitaient ses toiles. Une bande de rapins en passant lança des hourras. Un critique s'arrêta devant, et demeura le temps de penser un feuilleton sans idées. Peu à peu, l'heure s'avançant, les passants s'amassèrent; aux regardeurs isolés, aux petits groupes succéda un rassemblement grossissant, trois rangées de spectateurs tassés, serrés, emboîtés l'un dans l'autre, montrant trois lignes de dos, froissant entre leurs épaules deux ou trois robes de femmes, et renversant une soixantaine de fonds ronds de chapeaux noirs où le jour tombé d'en haut lustrait la soie.

Coriolis serait resté là toujours si Anatole n'était venu le prendre par le bras en lui disant:

—Est-ce que tu ne consommerais pas quelque chose?

Et il l'emmena dans un café des boulevards où Coriolis, en fumant son cigare et en regardant devant lui, revoyait tous ces dos devant ses tableaux.

XLIII

A ce triomphe du premier jour succéda bien vite une réaction.