De là le succès des portraits de Garnotelle. Leur absence de vie, leur décoration passait pour du style; leur platitude était saluée comme une idéalisation. On voulait trouver dans leur air de papier peint je ne sais quoi d'humble, de modeste, de religieux, l'agenouillement d'une peinture, pâle d'émotion, aux pieds de Raphaël. Il y avait une entente pour ne pas voir toute la misère de ce dessin mesquin, tiraillé entre la nature et l'exemple, timide et appliqué, cherchant aux personnages de basses enjolivures bêtes; car Garnotelle ne savait pas même tirer de ses modèles la forte matérialité trapue, l'épaisse grandeur de la Bourgeoisie: il arrangeait les bourgeois qu'il peignait en portiers songeurs, travaillait à les poétiser, tâchait de mettre une lueur de rêverie dans un ancien député du juste-milieu et d'alanguir un ventru avec de l'élégance. Il maniérait le commun, et jetait ainsi sur la grosse race positive, dont il était le peintre presque mystique, le plus divertissant des ridicules.

Mais les portraits les plus applaudis de Garnotelle étaient ses portraits de femmes: minutieuses et laborieuses copies de traits et de plis de robes, images patientes de dames sérieuses et roides, dans des intérieurs maigres. Réunis, ils auraient fait douter de la grâce, de l'animation, de l'esprit qu'a toute la personne de la Parisienne du XIXe siècle. C'étaient des mains étalées gauchement sur les genoux avec les doigts forcés comme des pincettes, des physionomies ayant un air de calme dormant et de placidité figée, auquel s'ajoutait une sorte de mortification morne, provenant des longues et nombreuses séances exigées par le consciencieux portraitiste. Il semblait y avoir un travail pénible, très-mal éclairé, un travail de prison, dans ce douloureux dessin, dans ces ostéologies s'enlevant sur des fonds olive, dans ces femmes décolletées qu'on eût dit posées par le peintre sous un jour de souffrance. Vaguement, devant ces portraits, l'idée vous venait de bourgeoises en pénitence dans les Limbes. Ce que Garnotelle leur mettait pour pensée et pour ombre sur le front avait l'air d'une préoccupation de ménage, d'un souci d'addition, ou plutôt de ces réflexions de femme qui marchande une chose trop chère. Malgré tout, c'étaient les portraits à la mode. Les femmes, en dépit de toute la coquetterie qu'elles ont d'elles-même et de cette immortalité de leur beauté, les femmes s'étaient laissé persuader que cette façon rigoureuse de les peindre avait de la sévérité et de la noblesse. Ce qu'elles perdaient avec Garnotelle en jeunesse et en piquant, elles pensaient qu'il le leur rendait en autorité de grâce et en transfiguration sérieuse. Et parmi les plus élégantes, les plus riches et les plus jolies, les portraits de ce peintre, à propos duquel elles avaient entendu nommer si souvent Raphaël, devenaient un objet de jalousie, d'envie, une exigence imposée à la bourse du mari.

XLV

Il y avait encore, pour le succès de Garnotelle, d'autres raisons.

Garnotelle n'était plus l'espèce de sauvage timide, marchant dans les pas d'Anatole, attaché et collé à lui, vivant de sa société et à son ombre. Il n'était plus ce pauvre garçon, ce rustre gêné, mal appris, honteux de lui-même, qui demandé, par hasard, dans un château pour une décoration, avait passé quinze jours sans se laisser arracher une parole, avec des larmes d'embarras lui venant presque aux yeux, quand l'attention des femmes s'occupait de lui, et qu'il avait peur comme un petit paysan que veut embrasser une belle dame. L'École de Rome a un mérite qu'il faut reconnaître: si elle ne fait rien pour le talent des gens, elle fait beaucoup pour leur éducation; si elle n'inspire pas le peintre, elle forme et dégrossit l'homme. Par la vie en commun, l'espèce de frottement d'un club académique, le façonnement des natures abruptes au contact des natures civilisées, ce que les gens bien nés enseignent et font gagner aux autres, ce que les lettrés donnent et communiquent d'instruction aux illettrés, par son salon, ses réceptions, la villa Médici fabrique, dans des tempéraments de peuple, des espèces de gens du monde que cinq ans élèvent, en apparence de manières, en superficie de savoir, en politesse acquise, au niveau du commun des martyrs et des exigences de la société actuelle. Là avait commencé la métamorphose de Garnotelle, encouragée par la bienveillance de deux ou trois salons français et étrangers, où les gâteries des femmes l'enhardissaient à prendre peu à peu l'aplomb du monde. Sa tête lui servait et aidait à ses succès: il plaisait par une beauté brune, un peu commune et marquée, mais de ce genre qu'aiment les femmes, une beauté vulgairement souffrante, où de la pâleur, presque de la maladie, un reste de vieux malheurs de sang, devenu une espèce de teint fatal, mettaient ce caractère, qui l'avait fait surnommer par ses camarades «l'ouvrier malsain». Dans ce physique, le monde ne voulait voir que le tourment de la pensée, les stigmates du travail, l'émaciement de la spiritualité. Et pour les yeux des femmes, Garnotelle était la figure rêvée, une poétique incarnation du pittoresque et romanesque personnage qui peint avec son cœur et sa santé; il était ce malheureux céleste:—l'artiste!

A Paris, par des liaisons nouées à Rome dans une famille française, il était entré dans un monde de femmes du haut commerce et de la haute banque, un monde orléaniste de femmes sérieuses, intelligentes, cultivées, mêlées aux lettres, à l'art, tenant le haut bout de l'opinion publique par leurs salons et leurs amis du journalisme. Il trouva là de puissantes protectrices, supérieures à la banalité, ardentes et remuantes dans l'amitié, mettant leur activité et leur dévouement d'esprit au service des intimes habitués de leur maison, faisant d'eux, de leur nom, de leur célébrité, de leur carrière, l'intérêt, l'occupation, l'orgueil de leur vie de femme et la petite gloire de leur cercle. Il eut toutes les bonnes fortunes et tout le profit de ces liaisons pures, de ces attachements, de ces adoptions qui finissent par laisser tomber sur la tête d'un peintre le sentimentalisme ému d'une bourgeoise éclairée, passionnent ses démarches, ses prières, ses intrigues, tout ce que peut une femme à l'époque du Salon pour le lancement d'un succès.

En dehors de ce monde, Garnotelle allait encore dans quelques salons de la haute aristocratie étrangère, où il rencontrait de grands noms avec lesquels il pouvait peser sur le ministère, des femmes au désir despotique, habituées à tout vouloir dans leur pays, et qui n'avaient perdu qu'un peu de cette habitude en France. C'était pour Garnotelle une récréation et un délassement, que ce monde aimant le plaisir, la liberté, les artistes. Il s'y sentait entouré de la naïve admiration des étrangers pour un talent de Paris: il était le peintre, le Français, l'homme célèbre que les femmes, les jeunes filles courtisaient avec la vivacité de l'ingénuité ravissante des coquetteries russes. On le choyait, on l'enguirlandait. Il était le cornac des plaisirs, la fête des soirées, l'invité annoncé et promis. Les sociétés se le disputaient, se l'arrachaient, avec des jalousies féminines et des querelles gracieuses qui chatouillaient et réjouissaient sa vanité jusqu'au fond. Il était là comme dans une délicieuse atmosphère d'enchantement amoureux. On ne le voyait dans ces salons que masqué par une jupe, la tête à demi levée derrière un fauteuil de femme, mêlé aux robes, toujours dans une intimité d'aparté, dans une pose d'enfant gâté, discret, étouffant de petits rires, des demi-paroles, des chuchotements, ce qui bruit tout bas autour d'un secret, d'une confidence, avec de petites mines, des silences, des contemplations, des yeux d'admiration, tout un jeu d'adoration d'une épaule, d'un bras, d'un pied, qui touchait les femmes comme le platonisme et le soupir d'un amour qui leur aurait fait la cour à toutes. Aux hommes aussi il trouvait moyen de plaire et de paraître amusant avec un rien de cet esprit que tout peintre ramasse dans la vie d'atelier. Et s'agissait-il de l'achat d'un de ses tableaux par quelques gros banquier? Une conspiration de sympathies s'organisait dans l'ombre, et il avait non-seulement la femme, mais les experts, les familiers, le médecin même pour lui, travaillant à forcer la main au Million.

Appuyé sur ces relations et ces protections, persuadé que tout ce qu'il pouvait avoir à demander au gouvernement serait emporté par des exigences de jolies femmes, ou des transactions de femmes influentes, Garnotelle qui, sous sa peau de mondain, avait gardé de la finesse et de la malice du paysan, estimait qu'il était inutile, presque dangereux, de passer pour un ami du gouvernement. Il ne se montrait pas aux soirées officielles, boudait les avances, jouant la réserve et la froideur d'un homme appartenant à l'Institut et attaché à ses doctrines.

Près du maître des maîtres, il avait une humilité parfaite. Avec son nom et sa position, il sollicitait de l'aider dans ses travaux; il s'offrait à lui peindre des fonds, des à-plats, à lui couvrir des ciels, des terrains, à lui poncer des draperies «pour se dévouer et apprendre», disait-il. Il s'informait, comme d'une cérémonie sacrée, du jour où il y avait exposition chez lui. Et devant le tableau, dont il semblait ne pas oser s'approcher de trop près, il restait à distance respectueuse, plongé dans une muette contemplation. Dans ce genre d'admiration accablée, écrasée, la seule à laquelle pût encore se prendre la vanité du maître blasé sur la pantomime enthousiaste, les spasmes, les lèvements d'yeux extatiques, les monosyllabes entrecoupés, il avait imaginé une invention sublime, et qui avait attaché à son avenir la protection du grand homme. A une exposition intime, il avait gardé devant «l'œuvre» un silence morne; puis, rentré chez lui, il avait écrit au maître une lettre où il laissait naïvement échapper son découragement, se disait désespéré par cette perfection, cette grandeur, cette pureté, qui lui ôtaient l'espérance de jamais rien faire, presque la force de travailler encore; et faisant répandre par ses amis le bruit de son découragement, il avait attendu, cloîtré dans son atelier, jusqu'à ce qu'une lettre du maître relevât son courage avec des éloges, l'encourageât à vivre et à peindre.

De plus, Garnotelle était un des habitués les plus assidus de cette société de l'Oignon, réunissant et reliant les anciens prix de Rome avec deux grands dîners annuels et quelques petits dîners subsidiaires, dans cette espèce de franc-maçonnerie de la courte-échelle, où l'on se passait les travaux, les commandes, les voix à l'Institut, entre la poire et le fromage, entre les pièces de vers en l'honneur des gloires académiques et des satires contre les autres gloires.