Avec la presse, il était froidement poli. Il ne gâtait pas les critiques de lettres ni d'esquisses, ne les recherchait pas et tenait à distance ceux qu'il rencontrait dans les salons avec une poignée de main qui leur tendait seulement le bout d'un doigt ou de deux. Cette attitude de réserve lui avait valu le respect avec lequel la plupart des feuilletons parlaient de son talent.
Ainsi adulé, respecté, protégé, appuyé, renté par l'argent de ses portraits, renté par l'argent de son atelier, un atelier aristocratique de jeunes et riches étrangers payant cent francs par mois, et s'engageant pour six mois; riche et parvenu à tous les bonheurs, comblé dans ses désirs et ses ambitions, le Garnotelle du succès, le Garnotelle des chemises brodées et des parfums à base de musc, n'ayant plus rien de son passé que ses longs cheveux, qu'il gardait comme une auréole d'artiste, Garnotelle se montrait parfois enveloppé d'une vague tristesse. Il paraissait avoir le noble et solennel fond de souffrance d'un homme éloigné «de l'objet de son culte». Il se plaignait à demi-mot de n'être plus là où étaient ses regrets et son amour; et de temps en temps, il laissait échapper, avec une voix attendrie et un regard d'aspiration religieuse, une:—«Chère Rome, où es-tu?»—qui apitoyait autour de lui un public d'imbéciles sur cette pauvre âme sombre d'exilé.
XLVI
Le talent, l'ambition, l'énergie de Coriolis sortaient de ces contradictions, de la contestation, fouettés et aiguillonnés. La bataille autour de ses tableaux, de son nom, de son Orient, ce soulèvement de colères soudaines et d'ennemis inconnus lui donnaient la surexcitation de la lutte, le poussaient à la volonté d'une grande chose, d'une de ces œuvres qui arrachent au public la pleine reconnaissance d'un homme.
On ne le connaissait que par les côtés de coloriste pittoresque. Il voulait se révéler avec les puissantes qualités du peintre; montrer la force et la science du dessinateur, amassées en lui par des études patientes et acharnées de nature, qui mettaient à ses moindres croquis l'accent et la signature de sa personnalité.
Abandonnant le tableau de chevalet, il attaquait le nu dans un cadre où il pouvait faire mouvoir la grandeur du corps humain. Le décor de sa scène était un Bain turc. Sur la pierre moite de l'étuve, sur le granit suant, il plia une femme, sortant comme de l'arrosement d'un nuage, de la mousse de savon blanc jetée sur elle par une négresse presque nue, les reins sanglés d'une foutah à couleurs vives. La baigneuse, sur son séant, se présentait de face. Elle était gracieusement ramassée et rondissante dans la ligne d'un disque: on l'eût dite assise dans le C d'un croissant de lune. Ses deux mains se croisaient dans ses cheveux, au bout de ses bras relevés qui dessinaient une anse et une couronne. Sa tête, penchée, se baissait mollement, avec un chatouillement d'ombre, sur sa gorge remontée. Son torse avait les deux contours charmants et contraires de cette attitude penchée: pressé d'un côté, serré entre le sein et la hanche, il se tendait de l'autre, déroulait le dessin de son élégance; et jusqu'au bout des deux jambes de la baigneuse, l'une un peu repliée, l'autre longuement allongée, l'opposition des lignes se continuait dans l'ondulation d'un balancement. Derrière ce corps ébauché, sorti de la toile avec du pastel, Coriolis avait massé au fond des groupes de femmes qu'on entrevoyait dans une buée de vapeur, dans une aérienne perspective d'étuve rayée de traits de soleil qui faisaient des barres.
Au commencement de l'hiver, Coriolis avait fini ce tableau. Anatole, qui n'était pas complimenteur et qui n'avait guère de sympathie pour les sujets orientaux, ne put retenir, devant la toile achevée:
—Très-bien, ton corps de femme… c'est ça!
Coriolis avait l'horreur de certains peintres pour le compliment qui porte à faux, qui loue une qualité qu'ils n'ont pas, ou un coin d'une œuvre qu'ils sentent n'être pas le bon de cette œuvre. Un éloge à côté avait beau être sincère et de bonne foi: il jetait Coriolis dans des colères d'enfant.
—«C'est ça!» dit-il en se retournant avec un geste violent.—Ah! tu trouves que c'est ça, toi?… Ça! mais c'est d'un commun!… ce n'est pas plus le corps que je veux… Voilà six semaines que je m'échine dessus… Tu as bien fait de me dire que c'était bien… Allons! je te dis, c'est bête… bête comme une académie de parisienne… et tortillé… Tiens! Il traîne sur les quais une Vénus de Goltzius… qui a des perles aux oreilles, avec des colombes qui volent autour… voilà!… Je sentais bien que c'était mauvais. Mais, attends!