Il posa sa pipe sur la table, devant Anatole qui le regardait étonné, la reprit, tira deux bouffées, la reposa sur une assiette, et brusquement saisissant un chapeau, il se jeta dans l'escalier.
Manette était à une quinzaine de pas de la maison. Elle marchait d'un petit pas pressé, d'un air à la fois distrait et recueilli, ne regardant rien. Elle prit la rue Hautefeuille: elle n'allait pas chez sa mère. Elle passa devant une station de voitures sur la place Saint-André-des-Arts: elle ne s'arrêta pas. Elle prit le pont Saint-Michel, le pont au Change. Coriolis la suivait toujours. Elle ne se retournait pas, ne semblait pas voir. Il y eut un moment un homme qui se mit à marcher derrière elle en lui parlant dans le cou: elle n'eut pas l'air de l'entendre. Coriolis aurait voulu qu'elle parût se sentir plus insultée. Au coin de la rue Rambuteau, elle acheta un bouquet de violettes. Coriolis eut l'idée qu'elle portait cela à un amant; il vit le bouquet chez un homme, sur une cheminée, dans un verre d'eau. Manette prit la rue Saint-Martin, la rue des Gravilliers, la rue Vaucanson, la rue Volta. Des figures d'hommes et de femmes passaient que Coriolis reconnut pour des juifs, et auxquels Manette faisait en passant un petit salut. Tout à coup, passé la rue du Vertbois, elle tourna une grande rue en pressant le pas. Dans une porte, au-dessus de laquelle il y avait un drapeau tricolore, que Coriolis ne vit pas, elle disparut. Coriolis se lança derrière elle, et, au bout de quelques pas, il se trouva dans un petit préau bizarre, un patio de maison d'Orient, une espèce de cloître alhambresque: Manette n'était plus là.
Il eut le sentiment d'un cauchemar, d'une hallucination en plein Paris, à quelques pas du boulevard. Il lui sembla apercevoir une porte avec des points de lumière dans un fond. Il alla à cette porte, entra: dans une salle d'ombre, il aperçut un grand chandelier autour duquel des têtes d'hommes en toques noires, en rabats de dentelle, psalmodiaient sur de grands livres, avec des voix de nuit, des chants de ténèbres.
Il était dans la synagogue de la rue Notre-Dame de Nazareth.
Une lueur éclairait une tribune ouverte: la première femme qu'il aperçut là fut Manette.
Il respira, et tout plein de la joie de ne plus soupçonner, le cœur léger dans la poitrine, soudainement heureux du bonheur d'un homme dont une mauvaise pensée s'envole, il laissa tout ce qu'il y avait de détendu et de délivré en lui s'enfoncer mollement dans cette demi-nuit, ce bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystère voltigeant et caressant de ces demi-bruits et de ces demi-lumières qui, s'accordant, se mariant, se pénétrant, semblaient chanter à voix basse dans la synagogue comme une soupirante et religieuse mélodie de clair-obscur.
Ses yeux s'abandonnaient à cette obscurité crépusculaire venant d'en haut, et teinte du bleu des vitraux que le soir traversait; ils allaient devant eux aux lueurs de la mourante polychromie effacée des murs assombris et noyés, aux reflets rose de feu des bobèches de bougies scintillant çà et là dans le roux des ténèbres, aux petites touches de blanc, qui éclataient, de banc en banc, sur la laine d'un taleth. Et son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil à la vision d'un tableau de Rembrandt qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit dorée s'animerait. Il revenait à la tribune, aux figures de femmes, à ces têtes qui, sous les grands noirs que leur jetait l'ombre, n'avaient plus l'air de têtes de Parisiennes, et paraissaient reculer dans l'Ancien Testament. Et par instants, dans le marmottement des prières, il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains…
Puis, peu à peu, parmi les sensations éveillées en lui par ce culte, cette langue, qui n'étaient ni son culte ni sa langue, ces prières, ces chants, ces visages, ce milieu d'un peuple étranger et si loin de Paris dans Paris même, il se glissa dans Coriolis le sentiment, d'abord indéterminé et confus, d'une chose sur laquelle sa réflexion ne s'était jamais arrêtée, d'une chose qui avait toujours été jusque-là pour lui comme si elle n'était pas, et comme s'il ignorait qu'elle fût. C'était la première fois que cette perception lui venait de voir une juive dans Manette, qu'il avait sue pourtant être juive dès le premier jour. Et avec cette pensée, il remontait à des souvenirs dont il n'avait pas conscience, à des petits riens de Manette qui ne l'avaient pas frappé dans le moment, et qui lui revenaient maintenant. Il se rappelait un petit pain sans levain apporté un jour par elle à l'atelier; puis un soir, où en remontant avec elle, tout à coup, au beau milieu de l'escalier, elle avait posé le bougeoir sur une marche, sans vouloir, jusqu'au coucher du soleil du lendemain, toucher à rien qui fût du feu.
Et à mesure qu'il revoyait, retrouvait en elle de la juive, il se dégageait en lui, du fond de l'homme et du catholique, des instincts du créole, de ce sang orgueilleux que font les colonies, une impression indéfinissable.