Ces pensées nous avaient fait oser l'humble roman de SŒUR PHILOMÈNE, en 1861; elles nous font publier aujourd'hui GERMINIE LACERTEUX.
Maintenant, que ce livre soit calomnié: peu lui importe. Aujourd'hui que le Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la forme sérieuse, passionnée, vivante, de l'étude littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique, l'Histoire morale contemporaine; aujourd'hui que le Roman s'est imposé les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité; qu'il montre des misères bonnes à ne pas laisser oublier aux heureux de Paris; qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charité ont le courage de voir, ce que les Reines autrefois faisaient toucher de l'œil à leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, présente et toute vive, qui apprend la charité; que le Roman ait cette religion que le siècle passé appelait de ce vaste et large nom: Humanité;—il lui suffit de cette conscience: son droit est là.
Paris, octobre 1861.
* * * * *
PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[7]
22 juillet 1862.—La maladie fait, peu à peu, dans notre pauvre Rose, son travail destructeur. C'est comme une mort lente et successive des manifestations presque immatérielles qui émanaient de son corps. Sa physionomie est toute changée. Elle n'a plus les mêmes regards, elle n'a plus les mêmes gestes; et elle m'apparaît comme se dépouillant, chaque jour, de ce quelque chose d'humainement indéfinissable qui fait la personnalité d'un vivant. La maladie, avant de tuer quelqu'un, apporte à son corps de l'inconnu, de l'étranger, du non lui, en fait une espèce de nouvel être, dans lequel il faut chercher l'ancien… celui dont la silhouette animée et affectueuse n'est déjà plus.
* * * * *
31 juillet.—Le docteur Simon va me dire, tout à l'heure, si notre vieille Rose vivra ou mourra. J'attends son coup de sonnette, qui est pour moi celui d'un jury des assises rentrant en séance… «C'est fini, plus d'espoir, une question de temps. Le mal a marché bien vite. Un poumon est perdu et l'autre tout comme…» Et il faut revenir à la malade, lui verser de la sérénité avec notre sourire, lui faire espérer sa convalescence dans tout l'air de nos personnes… Puis une hâte nous prend de fuir l'appartement, et cette pauvre femme. Nous sortons, nous allons au hasard dans Paris…; enfin, fatigués, nous nous attablons à une table de café. Là, nous prenons machinalement un numéro de l'ILLUSTRATION, et sous nos yeux tombe le mot du dernier rébus: Contre la mort, il n'y a pas d'appel!
* * * * *
Lundi 11 août.—La péritonite s'est mêlée à la maladie de poitrine. Elle souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir couchée sur le dos ou le côté gauche. La mort, ce n'est donc pas assez! il faut encore la souffrance, la torture, comme le suprême et implacable finale des organes humains… Et elle souffre cela, la pauvre malheureuse! dans une de ces chambres de domestiques, où le soleil, donnant sur une tabatière, fait l'air brûlant comme en une serre chaude, et où il y a si peu de place, que le médecin est obligé de poser son chapeau sur le lit… Nous avons lutté jusqu'au bout pour la garder, à la fin il a fallu se décider à la laisser partir. Elle n'a pas voulu aller à la maison Dubois, où nous nous proposions de la mettre: elle y a été voir, il y a de cela vingt-cinq ans, quand elle est entrée chez nous; elle y a été voir la nourrice d'Edmond qui y est morte, et cette maison de santé lui représente la maison où l'on meurt. J'attends Simon, qui doit lui apporter son billet d'entrée pour Lariboisière. Elle a passé presque une bonne nuit. Elle est toute prête, gaie même. Nous lui avons de notre mieux tout voilé. Elle aspire à s'en aller. Elle est pressée. Il lui semble qu'elle va guérir là. À deux heures, Simon arrive: «Voici, c'est fait…» Elle ne veut pas de brancard pour partir: «Je croirais être morte!» a-t-elle dit. On l'habille. Aussitôt hors du lit, tout ce qu'il y avait de vie sur son visage, disparaît. C'est comme de la terre qui lui monterait sous le teint. Elle descend dans l'appartement. Assise dans la salle à manger, d'une main tremblotante et dont les doigts se cognent, elle met ses bas, sur des jambes comme des manches à balai, sur des jambes de phtisique. Puis, un long moment, elle regarde les choses avec ces yeux de mourant qui paraissent vouloir emporter le souvenir des lieux qu'ils quittent, et la porte de l'appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d'adieu. Elle arrive au bas de l'escalier, où elle se repose un instant sur une chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la santé dans six semaines. Elle incline la tête en disant un oui, un oui étouffé… Le fiacre roule. Elle se tient de la main à la portière. Je la soutiens contre l'oreiller qu'elle a derrière le dos. De ses yeux ouverts et vides, elle regarde vaguement défiler les maisons, elle ne parle plus… Arrivée à la porte de l'hôpital, elle veut descendre sans qu'on la porte: «Pouvez-vous aller jusque-là?» dit le concierge. Elle fait un signe affirmatif et marche. Je ne sais vraiment où elle a ramassé les dernières forces avec lesquelles elle va devant elle. Enfin nous voilà dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, où un brancard tout prêt attend au milieu. Je l'assieds dans un fauteuil de paille près d'un guichet vitré. Un jeune homme ouvre le guichet, me demande le nom, l'âge… couvre d'écritures, pendant un quart d'heure, une dizaine de feuilles de papier, qui ont en tête une image religieuse. Enfin c'est fini, je l'embrasse… Un garçon la prend sous un bras, la femme de ménage sous l'autre. Alors je n'ai plus rien vu.