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Jeudi 14 août.—Nous allons à Lariboisière. Nous trouvons Rose, tranquille, espérante, parlant de sa sortie prochaine,—dans trois semaines au plus,—et si dégagée de la pensée de la mort, qu'elle nous raconte une furieuse scène d'amour qui a eu lieu hier entre une femme couchée à côté d'elle et un frère des écoles chrétiennes, qui est encore là aujourd'hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupée de la vie.

Voisine de son lit se trouve une jeune femme qu'est venu voir son mari, un ouvrier, et auquel elle dit: «Va, aussitôt que je pourrai marcher, je me promènerai tant dans le jardin, qu'ils seront bien forcés de me renvoyer!» Et la mère ajoute: «L'enfant demande-t-il quelquefois après moi?

—Quelquefois, comme ça», répond l'ouvrier.

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Samedi 16 août.—Ce matin, à dix heures, on sonne. J'entends un colloque à la porte entre la femme de ménage et le portier. La porte s'ouvre. Le portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre; elle porte le timbre de Lariboisière. Rose est morte ce matin à sept heures.

Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle était condamnée; mais l'avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie… Et nous voilà tous les deux marchant dans le salon avec cette pensée que fait la mort des personnes: Nous ne la reverrons plus!—une pensée machinale et qui se répète sans cesse au dedans de vous. Quel vide! quel trou dans notre intérieur! Une habitude, une affection de vingt-cinq ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en notre absence, à qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j'avais joué au cerceau avec elle, et elle m'achetait, sur son argent, des chaussons aux pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu'au matin pour lui ouvrir la porte de l'appartement, quand il allait, en cachette de ma mère, au bal de l'Opéra… Elle était la femme, la garde-malade admirable, dont ma mère en mourant avait mis les mains dans les nôtres… Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs dans nos lits, et tous les soirs c'étaient les mêmes plaisanteries sur sa laideur et la disgrâce de son physique… Chagrins, joies, elle les partageait avec nous. Elle était un de ces dévouements dont on espère la sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos corps, dans nos maladies, dans nos malaises, étaient habitués à ses soins. Elle possédait toutes nos manies. Elle avait connu toutes nos maîtresses. C'était un morceau de notre vie, un meuble de notre appartement, une épave de notre jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de veilleur à la façon d'un chien de garde que nous avions l'habitude d'avoir à côté de nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir qu'avec nous. Et jamais nous ne la reverrons! Ce qui remue dans l'appartement, ce n'est plus elle; ce qui nous dira bonjour le matin, en entrant dans notre chambre, ce ne sera plus elle! Grand déchirement, grand changement dans notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures solennelles de l'existence où, comme dit Byron, les destins changent de chevaux.

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Dimanche 17 août.—Ce matin, nous devons faire toutes les tristes démarches. Il faut retourner à l'hôpital, rentrer dans cette salle d'admission, où, sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir le spectre de la maigre créature que j'y ai assise, il n'y a pas huit jours. «Voulez-vous reconnaître le corps?» me jette d'une voix dure le garçon. Nous allons au fin fond de l'hôpital, à une grande porte jaunâtre sur laquelle il y a écrit en grosses lettres noires: Amphithéâtre. Le garçon frappe. La porte s'entr'ouvre au bout de quelque temps, et il en sort une tête de garçon boucher, le brûle-gueule à la bouche: une tête où le belluaire se mêle au fossoyeur. J'ai cru voir au Cirque l'esclave qui recevait les corps des gladiateurs,—et lui aussi reçoit les tués de ce grand cirque: la société. On nous a fait, un long moment attendre, avant d'ouvrir une autre porte, et pendant ces minutes d'attente, tout notre courage s'en est allé, comme s'en va, goutte à goutte, le sang d'un blessé s'efforçant de rester debout. L'inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d'un spectacle vous déchirant le cœur, la recherche de ce visage au milieu d'autres corps, l'étude et la reconnaissance de ce pauvre corps, sans doute défiguré, tout cela nous a fait lâches comme des enfants. Nous étions à bout de force, à bout de volonté, à bout de tension nerveuse, et quand la porte s'est ouverte, nous avons dit: «Nous enverrons quelqu'un», et nous nous sommes sauvés… De là nous sommes allés à la mairie, roulés dans un fiacre qui nous cahotait et nous secouait la tête, comme une chose vide. Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d'hôpital qui semble n'être qu'une formalité administrative. On dirait que dans ce phalanstère d'agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé, que la Mort y ouvre comme un bureau.

Pendant que nous étions à faire inscrire le décès,—que de papier, mon Dieu, griffonné et paraphé pour une mort de pauvre!—de la pièce à côté un homme s'est élancé, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach, accroché au mur, le nom du saint du jour et le donner à son enfant. En passant, la basque de la redingote de l'heureux père frôle et balaye la feuille de papier, où l'on inscrit la morte.