Mardi, 11 avril 1865.
Mes chers amis,
Édouard Thierry (ceci est confidentiel) m'a exprimé un vif désir de connaître votre pièce. Il est un de vos ardents admirateurs, il a dit du bien de vos livres dans les papiers imprimés, et dans ce moment-ci même, ayant à monter une pièce dont l'action se passe sous le Directoire, il consulte et relit sans relâche votre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE SOUS LE DIRECTOIRE.
Je lui ai fait observer que votre talent, votre situation littéraire et la juste renommée acquise par vos longs efforts ne vous permettent pas de vouloir être refusés à un théâtre. Mais il le comprend aussi bien et mieux que moi. Aussi est-ce à un point de vue non officiel et absolument amical qu'il vous prie de faire connaître votre pièce à l'homme de lettres Édouard Thierry, à qui elle inspire une vive curiosité. Pour votre gouverne, sachez bien, au pied de la lettre, que ce désir a été réellement et spontanément exprimé par Thierry, sans aucune provocation de ma part…
Là-dessus nous hésitions. À quoi servirait cette communication de notre
manuscrit? À rien, nous disions-nous. Cependant un soir, passant rue de
Richelieu, nous montions au Théâtre-Français; nous ne trouvions pas M.
Thierry.
Le 21 avril, M. Harmand nous répondait qu'il serait très heureux de nous offrir une lecture, mais après la pièce qu'il montait, le MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND de M. Ernest Feydeau. Nous avions reçu, avant cette réponse de M. Harmand, une lettre où M. Thierry s'excusait de ne pas s'être trouvé au théâtre lorsque nous y étions venus, et se mettait à la disposition de notre jour et de notre heure. Nous allions le voir, nous lui exposions très nettement l'inutilité, pour lui, de lire notre pièce, une pièce qui ne rentrait pas dans le cadre ordinaire du répertoire des Français. M. Thierry insistait pour lire HENRIETTE; et il mettait tant de bonne grâce et de bon désir à vouloir la connaître, que nous cédions. N'ayant aucune idée que notre pièce pût être retenue par le Théâtre-Français, et pressés par un rendez-vous que nous venions de recevoir de M. Harmand, nous écrivions à M. Thierry de nous renvoyer notre pièce. M. Thierry nous la renvoyait avec cette lettre:
Messieurs et chers confrères,
J'avais l'espérance que vous voudriez bien venir hier reprendre votre manuscrit; il paraît que vous comptiez sur moi pour vous le renvoyer; je vous le renvoie donc avec les compliments les plus sincères. Je ne sais pas si le Vaudeville vous attend et si vous êtes en pourparlers avec lui; ce que je sais, c'est que la pièce ne me semble pas plus impossible au Théâtre-Français qu'au Vaudeville. Ce que le Théâtre-Français retrancherait, dans le premier acte, sera retranché partout ailleurs et avec les mêmes ciseaux, ceux de la commission d'examen. Le dénoûment est brutal, je ne dis pas non, et le coup de pistolet est terrible; mais il n'y a pas encore là d'impossibilité absolue. Au fond, je vois dans votre pièce, non pas précisément une pièce bien faite, mais un début très remarquable, et pour ma part je serais heureux de présenter au public cette première passe d'armes de deux vrais et sincères talents qui gagnent leurs éperons au théâtre.
Tout à vous.
E. Thierry.