27 avril 1865.

Sur cette lettre, qui nous mettait au cœur des espérances dépassant nos ambitions, nous rapportions notre manuscrit au Théâtre-Français.

Quinze jours après, nous obtenions une lecture du Comité; et le 8 mai les sociétaires de la Comédie-Française nous faisaient l'honneur de recevoir notre pièce[21].

On a parlé de protections, d'influences ayant déterminé cette réception. C'est une injure gratuite contre l'indépendance bien connue du Comité, auprès duquel rien ne nous a recommandés qu'un passé de travail, des livres d'histoire honorés de l'éloge d'un adversaire comme M. Michelet, des romans dont toute la critique s'est émue. Et pourquoi n'y aurait-il pas là des titres au rare honneur d'un début sur la première scène littéraire de France?

Pendant l'été, nous remaniâmes, sur les intelligentes indications de M. Thierry, notre troisième acte, pour adoucir, au point de vue de la scène, ce qui était logique, mais ce qui pouvait être antipathique dans la passion de la mère. La pièce était distribuée. Mme Arnould-Plessy daignait accepter le rôle de la mère. M. Got, M. Bressant, M. Lafontaine, Mme Victoria Lafontaine, Mlle Dinah Félix, voulaient bien donner à nos débuts l'appui de leurs noms et de leurs talents. Nous recevions le bulletin de la première répétition, lorsque M. Delaunay, obéissant à des scrupules et à des modesties exagérées d'artiste, rendait le rôle de Paul de Bréville, pour lequel il ne se croyait plus suffisamment jeune. Ce refus de M. Delaunay arrêtait tout. Nous vîmes notre pièce perdue, au moins pour le moment, et nous partîmes, assez désespérés, nous enterrer à la campagne dans le travail et la consolation d'un grand roman.

Cependant la presse, avec une sympathie dont nous avons gardé le souvenir, combattait le refus de M. Delaunay. Un critique, que toutes les questions de théâtre trouvent à son poste de feuilletonniste, armé de conscience et de bon sens, M. Sarcey, pressait M. Delaunay, au nom des auteurs et du public, de revenir sur sa résolution et d'oser avoir vingt ans, les vingt ans de son talent. Devant cet intérêt de la presse, la situation du théâtre, celle des deux auteurs, M. Delaunay cédait, et nous recevions tout à coup un beau jour, le 4 novembre,—dans le trou où nous étions terrés, ne pensant plus à notre pièce,—une lettre de M. Thierry qui nous annonçait en même temps la bonne nouvelle, et l'entrée en répétitions d'HENRIETTE.

La pièce était répétée. Les excellents acteurs qui devaient la jouer mettaient au service des auteurs tous leurs efforts, toute leur expérience, donnaient, nous pouvons le dire, tout leur cœur à la pièce. La confiance d'un grand succès était dans tout le théâtre; et le succès paraissait éclater déjà aux dernières répétitions, devant l'admirable jeu des scènes d'amour.

Pendant ce temps, la chronique s'emparait de notre pièce. Et cette chronique, qu'on a dit avoir d'avance tant soutenu notre pièce, commençait à lui faire la méchante et basse guerre des cancans calomnieux, des citations falsifiées, et des dénonciations anonymes. Les petites informations empoisonnées s'écoulaient dans les Correspondances. Le Nord signalait et racontait notre premier acte, en lui prêtant les couleurs d'une turpitude immorale; et nous ne savons comment l’article non signé du Nord parvenait, sous bande, à la censure.

Enfin arrivait la première représentation. Elle avait lieu le 5 décembre. Tous les journaux ont raconté ce qui s'y passa. Deux hommes seulement, dans toute la presse, n'ont pas vu ce soir-là de cabale dans la salle: ce sont M. de Biéville, du Siècle, et M. de Béchard, de la Gazette de France.—Le rapprochement de ces deux extrêmes nous semble assez curieux pour le noter en passant.

Qu'y a-t-il maintenant au fond de toutes ces colères, au fond de toutes ces passions ennemies et jalouses?