21 décembre 1865.
Monsieur le rédacteur en chef,
Les journaux ont annoncé que les représentations de notre pièce:
HENRIETTE MARÉCHAL, étaient arrêtées. Le fait est vrai: HENRIETTE
MARÉCHAL a disparu de l'affiche du Théâtre-Français dans les
circonstances suivantes.
Le 15 décembre, il parut dans la Gazette de France une attaque qui méritait d'être remarquée parmi toutes les attaques lancées, chaque soir et chaque matin, contre notre pièce. La Gazette de France commençait par souligner ce qu'elle appelait «l'admiration du Moniteur officiel et du Constitutionnel» pour notre pièce. Puis elle parlait du morne silence dans lequel avait été écouté le second acte, de l'attitude somnolente du public au troisième. Elle ajoutait que le public ne venait là, que pour s'amuser du scandale, que tous les applaudisseurs appartenaient à la claque, qu'il fallait l'intervention de la police pour «maintenir et comprimer le public entier à bout de patience, et se levant comme un seul homme». L'article continuait, en nous imputant à crime ce que nous avions coupé, ce qui n'était plus dans la pièce représentée, et ce que l'auteur de l'article y mettait,—un inceste, par exemple,—dont il prêtait gratuitement l'intention au dénouement. Ici, la Gazette de France faisait appel à la dignité des comédiens, en leur reprochant de se ménager quelques recettes à la faveur de la curiosité provoquée par des scènes bruyantes; et elle terminait par un procédé de critique littéraire jusqu'ici inusité,—une dénonciation aux contribuables! «Ce qui nous regarde, nous, contribuables, disait-elle, c'est de savoir si nous devons, dans un temps où l'on parle tant d'économies, continuer à sacrifier trois ou quatre cent mille francs, par an, pour le plus grand profit d'une entreprise ministérielle, qui sait si bien tirer profit même du scandale…
Ce même jour, l'administrateur du Théâtre-Français, M. E. Thierry, venait chez nous. Nous lui demandions s'il était content des explications données par nous en tête de la pièce, que nous lui avions dédiée. Son embarras, quelques mots, nous laissaient voir son impression. Nous lui représentions notre situation, la nécessité où nous avions été de dire la vérité, toute la vérité. Et pourquoi, ajoutions-nous, le Théâtre-Français aurait-il à rougir d'une pièce, parce qu'elle a pris deux fois le chemin du Vaudeville, et parce que les auteurs ont la franchise de l'avouer? Nous ne sommes pas de ceux qui écrivent pour tel ou tel théâtre; nous écrivons pour le public que peut intéresser, sur n'importe quelle scène, une pièce qui a au moins la conscience d'être une œuvre d'art. Si nous avons frappé au Vaudeville, c'est que nous ne voyions pas plus haut des chances d'être joués; c'est que nous croyions—à tort—le Théâtre-Français fermé à tout ce qui n'était pas une tragédie, une comédie en vers, ou une pièce en prose signée d'un nom aussi populaire au théâtre que celui de M. Émile Augier. Nous disions encore à M. Thierry que, si pour les inexpériences scéniques et les détails de métier, nous faisions bon marché de notre pièce, nous la trouvions, avec les critiques les plus autorisés, digne après tout du Théâtre-Français par ses qualités littéraires, par un style que les auteurs des HOMMES DE LETTRES, de SŒUR PHILOMÈNE, de RENÉE MAUPERIN, de GERMINIE LACERTEUX, ne trouvent pas trop inférieur au style du répertoire moderne de notre grande scène.
M. Thierry nous répondait avec gêne, sortait de sa poche l'article de la Gazette de France du matin, et nous donnait lecture d'un passage de cet article, où la Gazette s'étonnait de ne pas nous voir retirer notre pièce. Là-dessus, nous disions à M. Thierry que, quand même nous aurions fait le plus grand chef-d'œuvre ou la plus grande turpitude, chef-d'œuvre ou turpitude n'exciteraient pas de telles passions, un tel bruit; que ce qu'on sifflait n'était point notre pièce; et que devant cette situation, devant des attaques sans précédent, devant la majorité des applaudissements, devant le courage et la confiance de nos acteurs, décidés à lutter jusqu'au bout, nous ne pouvions ni ne voulions retirer HENRIETTE MARÉCHAL et que nous étions décidés à attendre qu'elle fût arrêtée par l'administration, interdite par l'autorité. Seulement, nous demandions encore deux épreuves, celle de ce soir-là, et celle du lundi suivant: nous espérions, pour cette représentation du lundi, l'effet de notre brochure qu'on allait mettre en vente à quatre heures et qui nous semblait destinée à faire revenir les gens de cœur sur le compte de notre dignité et de notre indépendance. «Lundi, c'est impossible!» nous dit M. Thierry. Ici, qu'on le comprenne bien, nous n'accusons pas M. Thierry. Nous lui restons, et nous lui resterons toujours profondément reconnaissants pour le brave accueil qu'il a fait à notre pièce. Aussi le plaignons-nous seulement pour s'être trouvé dans une situation où il ne pouvait nous accorder cette dernière demande.
La sixième représentation avait lieu le soir de cette entrevue. Tous ceux qui y ont assisté, peuvent dire le succès de la pièce dans cette soirée, la salle tout entière applaudissant, écrasant de ses bravos les quelques sifflets arriérés qui s'essayaient. Et c'était une salle de bonne foi, une salle payante: un vrai public de quatre mille francs de recette,—de trois mille neuf cent un, pour être exact. Nous allions voir M. Thierry après la pièce, nous lui disions qu'il nous semblait bien dur d'être arrêtés après une telle soirée, où le succès semblait enfin conquis: M. Thierry nous répondait qu'il ne pouvait rien nous promettre.
Le lendemain, HENRIETTE MARÉCHAL disparaissait de l'affiche du
Théâtre-Français.
Maintenant, attaqués à droite et à gauche, attaqués en même temps par le Siècle et par l'Union, par l'Avenir national et par la Gazette de France, sans oublier le Monde; fusillés par un premier Paris de la France, arrêtés par l'administration,—que nous reste-t-il à faire pour une pièce à laquelle les sympathies de la grande critique, les feuilletons de Jules Janin, de Théophile Gautier, de Nestor Roqueplan, de Paul de Saint-Victor, de Louis Ulbach, de Francisque Sarcey, la presse et le public, des recettes de quatre mille francs, une location de huit jours à l'avance, devaient assurer, semblait-il, le droit de vivre?
Il nous reste à faire un appel à l'opinion, à cette grande majorité de spectateurs qui a applaudi HENRIETTE MARÉCHAL, à tout ce monde d'hommes et de femmes du Paris intelligent et lettré qui ne veut pas que la tyrannie de la politique ou l'exagération de la morale touche à ses plaisirs, à ses goûts, à ses sympathies. Il nous reste à faire un appel à nos ennemis mêmes, à ceux qui aiment la liberté et qui doivent avoir quelques regrets devant leur victoire, devant l'interdiction de notre pièce par mesure administrative.