Eh bien! puisque, dans ce moment du siècle, c'est une suspicion et une raison d'ostracisme que l'apparence de la fortune et du bonheur, il nous faut essayer de désarmer l'envie, en la consolant un peu.
Nous avons travaillé quinze ans, renfermés, solitaires, acharnés au travail. Nous avons eu toutes les défaites, tous les chagrins, tous les désespoirs, toutes les injures amères de la vie littéraire. Nous avons saigné dans notre orgueil, pendant de longues heures d'obscurité. Pendant des années, c'est à peine si nos livres nous ont payé l'huile et le bois de nos nuits. Nous sommes arrivés pas à pas, livre à livre, obligés de tout disputer et de tout conquérir. Et nous avons mis quinze ans enfin à parvenir au Théâtre-Français.
Pour notre fortune, nous n'avons pas tout à fait douze mille livres de rentes à nous deux. Nous logeons au quatrième, et nous avons une femme de ménage pour nous servir.
Et pour notre bonheur, il ne faut pas qu'on se l'exagère tant: nous avons, l'un une maladie de nerfs, l'autre une maladie de foie, qui doivent assurer nos ennemis de nos souffrances dans la cruelle bataille des lettres; deux maladies qui finiront peut-être un jour par nous faire mourir,—à moins que nous ne mourions d'autre chose, tous les deux ensemble, selon des promesses qu'une menace a bien voulu nous faire.
EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
12 décembre 1865.
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Il nous reste à demander pardon au talent, au courage de nos grands acteurs, aux talents de Mme Arnould-Plessy, de Mme Victoria Lafontaine, de Mlle Dinah Félix, de Mme Ramelli, de Mlle Rosa Didier, de M. Delaunay, de M. Got, de M. Bressant, de M. Lafontaine, pour les avoir exposés à ces huées sauvages. Nous faisons personnellement des excuses à Mme Plessy, pour lui avoir fait subir des insultes, qu'un public français n'avait jamais encore fait subir, du moins là, à une actrice de génie qui a marqué, dans cette soirée du 5 décembre, sa place entre Mme Dorval et Mlle Rachel.
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Finissons cette histoire d'HENRIETTE MARÉCHAL par la lettre envoyée par nous aux journaux, où nous racontons comment elle a disparu de l'affiche de la Comédie-Française: