Ici, on nous permettra quelques détails,—et quelques vérités.
Après dix ans de travail solitaire, acharné, enragé, sans publicité, presque sans relations, un jour un de nos amis, M. de Chennevières, vint nous dire que la maîtresse d'un des grands salons de Paris, ayant lu nos livres, désirait nous connaître. C'était la première fois qu'un salon s'ouvrait devant nos titres littéraires. Il y avait presque quatre ans que nous n'avions mis d'habit. Nous allâmes dans ce salon, dans le salon de cette femme, une artiste qui est coupable d'être née princesse. Nous y trouvâmes toutes les libertés et presque toutes les intelligences, des artistes et des hommes de lettres comme nous, des philosophes, des savants, des poètes: M. Renan et M. Berthelot, M. Claude Bernard et M. Taine, M. Sainte-Beuve et M. Bertrand, M. Théophile Gautier, M. Gustave Flaubert, M. Paul de Saint-Victor, M. Dumas fils, M. Émile Augier, les peintres, les sculpteurs d'avenir et de talent. Nous entendîmes là, dans ce salon d'art et de libre pensée, M. Sainte-Beuve défendre Proudhon, et M. Charles Blanc demander la levée de l'interdiction de la vente sur la voie publique pour l'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION écrite par son frère. Ce fut là, devant un public de lettrés, que nous lûmes HENRIETTE MARÉCHAL, à l'exemple d'autres auteurs plus connus que nous, aussi soucieux de leur dignité, et qui ne croyaient pas faire acte d'insolence envers le public, en consultant le premier salon de Paris sur l'effet d'une œuvre dramatique.
Est-ce pour cela qu'on nous siffle, et qu'on veut empêcher notre pièce de parler au public? Mais alors qui peut dire si demain on n'ira pas huer au Salon les toiles de M. Baudry ou de M. Hébert, parce que la maîtresse de ce salon aura été les voir dans leur atelier? Et pourquoi ne ferait-on pas une partie d'aller casser à une prochaine exposition les sculptures de ce grand sculpteur, M. Carpeaux, parce qu'il a eu l'imprudence de faire un chef-d'œuvre du buste de la maîtresse de ce salon?
Si ce n'est pas pour cela qu'on nous siffle, est-ce pour quelque chose de plus grave? Est-ce parce que «cette haute protection», comme on l'appelle, a fait pour nous ce qu'elle a fait pour d'autres,—pour M. Louis Bouilhet, par exemple, à propos de FAUSTINE? Est-ce parce qu'elle a défendu notre pièce contre la menace d'interdiction de la censure[24]?
Nous, ne pouvons le croire. Nous ne pouvons croire que ce qui s'appelle la jeunesse française, en 1865, ait les ciseaux de la censure dans son drapeau.
Mais, quoi qu'il en soit, puisqu'il semble y avoir quelque péril en ce moment à ne pas désavouer notre reconnaissance pour une princesse qui n'a d'autres courtisans que des amis, nous la remercions ici hautement et publiquement avec une gratitude, qui serait presque tentée de lui souhaiter une de ces fortunes où l'on peut éprouver, autour de soi, le désintéressement des dévouements.
Arrivons à la dernière question, à la question personnelle, et cherchons en nous tout ce qui peut expliquer cet inexplicable déchaînement d'hostilités.
D'abord, nous avons le malheur de nous appeler messieurs de Goncourt.
Mon Dieu! ce n'est pas notre faute. Nous ne faisons que porter le nom de notre grand-père, un avocat, membre de la Constituante de 89; le nom de notre père, un des plus jeunes officiers supérieurs de la Grande Armée, mort à quarante-quatre ans des suites de ses fatigues et de ses blessures, des sept coups de sabre sur la tête d'une action d'éclat en Italie, de la campagne de Russie faite tout du long avec l'épaule droite cassée, le lendemain de la Moskowa.
Puis nous avons encore le malheur de passer pour être riches, de passer pour être heureux, de passer pour être arrivés facilement.