PRÉFACE[29]

Sur une grande table à modèle, aux deux bouts de laquelle, du matin à la tombée du jour, mon frère et moi faisions de l'aquarelle dans un obscur entre-sol de la rue Saint-Georges, un soir de l'automne de l'année 1850, en ces heures où la lumière de la lampe met fin aux lavis de couleur,—poussés je ne sais par quelle inspiration, nous nous mettions à écrire ensemble un vaudeville avec un pinceau trempé dans de l'encre de Chine. Jusqu'à ce jour, toute notre littérature consistait en un carnet de notes, contenant les étapes et les menus de repas d'un voyage en France de six mois à pied, le sac sur le dos, et où seulement, tout à la fin, s'étaient glissées quelques notes sur le ciel, la terre, les Mauresques de l'Algérie. Je ne tiens pas compte toutefois d'un ÉTIENNE MARCEL, drame en cinq actes et en vers, commis en rhétorique par mon frère, et d'un indigeste travail sur les «Châteaux de la France au moyen âge», présenté par moi à la SOCIÉTÉ D'HISTOIRE DE FRANCE pour avoir l'honneur d'être admis parmi ses membres.

Le vaudeville en deux actes, terminé et baptisé SANS TITRE, nous nous trouvions ne connaître ni un auteur, ni un journaliste, ni un acteur, enfin personne au monde qui tînt de loin ou de près à la littérature ou au théâtre. Nous allions chercher, au Palais-Royal, l'adresse de Sainville, nous lui écrivions; il nous accordait un rendez-vous. Nous sonnions à la porte du comique ainsi qu'on sonne à la porte d'un dentiste. Une jolie bonne, pareille à celles qui jaillissent d'un portant de coulisse de théâtre, nous ouvrait, nous introduisait au salon. Et nous commencions notre lecture devant Sainville et un grand monsieur qu'il nous disait avoir l'habitude de consulter. Ce n'était pas encourageant de lire à Sainville. Le rond et jovial acteur, sur les planches, avait chez lui, pour l'audition d'une pièce, une figure d'une impénétrabilité grognonne, et qui peu à peu prenait quelque chose de la face mauvaise de ces gras mandarins qu'on voit, sur des potiches du Céleste Empire, ordonner des supplices. La lecture terminée, d'abord un silence glacial… Puis le comique nous dit durement que la chose manque de couplets, nous tâte pour savoir si nous accepterions une collaboration, enfin nous demande de lui laisser la pièce une quinzaine de jours pour nous donner une réponse définitive.

Les quinze jours se passaient dans l'attente anxieuse de gens qui ont une pièce, et une première pièce présentée à un théâtre. Au bout des deux semaines, nous recevions de Sainville cette lettre:

28 octobre 1850.

… Je viens de soumettre votre manuscrit à la personne chargée de lire les pièces représentées, et c'est avec regret que je viens vous annoncer que sa réponse n'a pas été favorable. Elle y a comme moi trouvé beaucoup d'esprit, mais pas assez de pièce…

Un certain nombre d'années se passaient; mon frère et moi, avions écrit l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE, l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE. Un soir, un de nos jeunes amis, Scholl, devenu depuis le brillant journaliste de ce temps, se moquait aimablement du sérieux de nos travaux, de nos prétendues visées académiques, quand je l'interrompis en lui disant:

—Eh bien! vous ne vous douteriez jamais par quoi nous avons commencé en littérature. Si c'était cependant par un vaudeville?

—Oh! lisez-moi-le donc?

J'allai chercher le manuscrit et je lus une partie du premier acte.