—Vous me faites poser, me jeta mon ami en m'interrompant. C'est le
BOURREAU DES CRANES que vous me lisez là!

Je n'avais pas vu la pièce, et, à ce qu'il paraît, elle commence par une dispute et un soufflet donné dans la salle.

Peut-être, il n'y eut là, qu'une rencontre assez ordinaire entre des fabricateurs de pièces à la recherche d'une originalité quelconque. Enfin, Dieu merci, nous ne fûmes pas joués, et nous dûmes peut-être à ce bienheureux refus de ne pas devenir des vaudevillistes à tout jamais.

L'échec de SANS TITRE ne nous décourageait pas dans le premier moment, et le mois suivant, arrivait, cette fois, directement au Palais-Royal, un nouveau vaudeville en trois actes intitulé: ABOU-HASSAN, que M. Coupart nous retournait avec les condoléances ordinaires.

L'année d'après, nous publiions dans le mois de décembre, EN 18.., notre premier roman qui paraissait le jour du coup d'État, et dont les affiches étaient interdites, comme pouvant être prises par le public pour une allusion au 18 brumaire. En cette semaine violente, peu occupée, on le comprendra, de littérature, Janin, que nous allions remercier du seul article bienveillant publié sur notre livre, nous saluait, en nous reconduisant avec cette phrase: «Voyez-vous, il n'y a que le théâtre!» Et en revenant de chez lui, en chemin, l'idée naissait chez nous de faire pour les Français une revue de l'année, dans une conversation, au coin d'une cheminée, entre un homme et une femme, pendant la dernière heure du vieil an, un petit proverbe qui devait s'appeler: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE[30].

L'acte fait, Janin nous donne une lettre pour Mme Allan. Et nous voici, rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice qui a rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine au nimbe de cuivre doré rappelait le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train de donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois battants, presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de miroirs. La grande comédienne se montre accueillante, avec une voix rude, rocailleuse, une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle avait l'art de transformer en une musique au théâtre. Elle nous donne rendez-vous pour le lendemain. Mon frère est très ému, Mme Allan a de suite, pour l'encourager dans sa lecture, de ces petits murmures flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref, elle accepte le rôle, et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31 décembre, et nous sommes le 21.

Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.

De là, d'un saut, dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français, auquel nous sommes alors parfaitement inconnus. «Messieurs, nous dit-il tout d'abord, nous ne jouerons pas de pièces nouvelles, cet hiver. C'est une détermination prise… je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois par nos tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son rapport, je vous ferai jouer, si je puis obtenir une lecture de faveur.»

Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux. «Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son feuilleton…»—«Entrez, Messieurs,» nous crie une voix bon enfant, et nous pénétrons dans une chambre d'homme de lettres à la Balzac, où ça sent la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore fait. Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir, et de faire son rapport le lendemain. Aussitôt, de chez Lireux, nous nous précipitons chez Brindeau qui doit donner la réplique à Mme Allan. Brindeau n'est pas rentré, mais il a promis d'être à la maison à cinq heures, et sa mère nous retient. Un intérieur tout rempli de gentilles et bavardes fillettes. Nous restons jusqu'à six heures… et pas de Brindeau.

Enfin, nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français à sept heures et demie. «Dites toujours,—s'écrie-t-il en s'habillant, tout courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc;—non, pas possible d'entendre la lecture de votre pièce.» Et il galope à la recherche d'un peigne, d'une brosse à dents. «Ce soir, par exemple, après la représentation?—Impossible, je vais souper en sortant d'ici avec des amis… Ah! tenez, j'ai dans ma pièce un quart d'heure de sortie… Je vous lirai pendant ce temps-là… Attendez-moi dans la salle.» La pièce dans laquelle il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du rôle!