Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et à neuf heures nous retombons chez Mme Allan, que nous retrouvons tout entourée de famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée.

Deux jours après, assis sur une banquette de l'escalier du théâtre, et palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendions Mme Allan jeter à travers une porte qui se refermait sur elle, de sa vilaine voix de la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!»

«Enfoncés,» dit l'un de nous à l'autre avec cet affaissement moral et physique qu'a si bien peint Gavarni dans l'écroulement de ce jeune homme, tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.

Et c'étaient presque aussitôt des tentatives nouvelles, des inventions et des compositions de pièces dont j'ai oublié le titre et dont je ne soupçonne plus guère l'existence que par la lettre de refus d'un directeur de théâtre. Ainsi, je trouve une lettre de M. Lemoine-Montigny, à la date d'avril 1852, me parlant de la fraîcheur d'un acte au Bas-Meudon, et qui me rappelle vaguement que nous avons cherché une pièce dans notre premier roman. Il me revient même que, pressés de faire un opéra-comique par notre cousin de Villedeuil, qui avait de l'argent dans le Théâtre-Lyrique, nous avons écrit une farce dans la manière des vieux bouffons italiens, intitulée: MAM'SELLE ZIRZABELLE, acte pour lequel, je ne suis pas bien sûr que mon frère n'ait pas composé des vers qui s'entremêlaient à travers la prose. Mais elle est bien diffuse, bien incomplète aujourd'hui, la mémoire de ces pièces, et d'autres encore faites il y a près de trente ans, et que nous avons brûlées dans un jour, où nous ne voulions laisser rien de trop indigne de nous.

Il y eut cependant en ces années, où nous nous occupions historiquement du Directoire, un acte présenté au Théâtre-Français, que je regrette de voir perdu[31], et dont j'aurais voulu donner quelques extraits dans cette préface. Cette pièce avait le mérite d'être la première pièce faite sur le Directoire, bien avant les pièces à succès. Et ce petit acte appelé par nous: INCROYABLES ET MERVEILLEUSES, c'était vraiment une jolie mise en scène du temps étudié par nous, au milieu du touchant épisode d'un divorce.

Une autre pièce a un certain intérêt pour les gens qui sont curieux de l'histoire littéraire des auteurs qu'ils aiment. La pièce, intitulée LES HOMMES DE LETTRES, était l'embryon du roman qui a pour titre aujourd'hui CHARLES DEMAILLY. Les cinq actes terminés dans l'été de 1857, nous les lisions à nos amis au mois d'octobre. La mort du héros, un écrivain qui mourrait des attaques de la presse, on la rejetait «comme la mort d'une sensitive». Depuis, j'ai pu juger que cette mort n'était pas aussi invraisemblable qu'elle le paraissait à mes auditeurs. Enfin la pièce, réduite en quatre actes, était présentée au Vaudeville et sa réception d'avance annoncée par les journaux; toutefois l'acceptation définitive par le directeur ne devait nous parvenir qu'un certain mercredi.

De cruels jours pour le système nerveux des gens, et des jours éternels, que ces jours d'attente; et je donne ici une note que je retrouve écrite sur un bout de papier: «Mercredi 21 octobre 1857.—Un mauvais sommeil et le matin la bouche sèche comme après une nuit de jeu. Des espérances qu'on chasse et qui reviennent. Et de l'émotion qui circule en vous et de noirs pressentiments. Nous n'avons pas le courage d'attendre la réponse chez nous. Nous allons battre la banlieue, regardant bêtement, ahuris et muets, à la portière du chemin de fer, passer les arbres et les maisons. D'Auteuil nous gagnons, à pied, le pont de Sèvres. Nous avons besoin de marcher. Là, sur la gauche, dans les vapeurs bleues de la Seine, parmi la rouille de l'automne: c'est la muse frileuse de notre pauvre EN 18.. Voici la route de Bellevue, et, sur cette route, nous rencontrons tenant par la main un joli enfant, la jeune fille, jeune femme aujourd'hui, que l'un de nous a eu, au moins pendant huit jours, la très sérieuse pensée d'épouser… et qui nous rappelle du vieux passé… Il y a des années qu'on ne s'est vu… On s'apprend les morts et les mariages… et l'on nous gronde doucement d'avoir oublié d'anciens amis… Puis nous voilà dans la maison de santé du docteur Fleuri, causant avec Banville, et croisant dans notre promenade, le vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître…

«… Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, au milieu de toute notre vie morte que le hasard ramène autour de nous et qui semble nous mener à une vie nouvelle, nous roulons, les oreilles et les yeux aux bruits et aux choses comme à des présages bons ou mauvais, et prêtant à la nature le sentiment de notre fièvre… En rentrant: rien.»

Une semaine après, nous apprenions que notre pièce n'était ni reçue ni refusée, que Beaufort voyait un danger dans la mise à la scène de la petite presse… qu'il attendait. Cette nouvelle qui, quelques jours auparavant, eût été un vrai chagrin pour nous, ne nous causait qu'une assez médiocre déception. Notre envie de voir jouer les HOMMES DE LETTRES s'était un peu usée dans le travail que nous avions entrepris de tirer de la pièce un roman avec tous les développements du livre. De ce jour, nous appartenions exclusivement au roman; cela jusqu'à l'année 1863, où nous écrivions HENRIETTE MARÉCHAL.

HENRIETTE MARÉCHAL était représentée le 5 décembre 1865.