Oui, le romantisme a eu un théâtre, et il existe des raisons pour cela. Quand même le romantisme ne posséderait pas à sa tête l'homme unique qui a doté l'art dramatique de la plus sonore langue poétique qui fût jamais, le romantisme aurait un théâtre; et, ce théâtre, il le devrait à son côté faible, à son humanité tant soit peu sublunaire fabriquée de faux et de sublime, à cette humanité de convention qui s'accorde merveilleusement avec la convention du théâtre. Mais, les qualités d'une humanité véritablement vraie, le théâtre les repousse par sa nature, par son factice, par son mensonge.

Et voilà comme quoi je ne crois pas au rajeunissement, à la revivification du théâtre, et comme quoi j'ai des idées particulières sur son compte. Qu'on ne me prête pas du dépit, de la mauvaise humeur, le sentiment bas et rancunier d'un homme qui ne veut pas que les autres réussissent là où il a échoué. Je vais faire une franche confession: je ne trouve pas que mon frère et moi ayons fait du théâtre à l'époque du complet développement de notre talent, sauf peut-être dans la PATRIE EN DANGER,—et encore c'est un genre pour lequel je n'ai guère plus d'estime que pour le roman historique;—par là-dessus, j'ai brûlé mes premières pièces, n'en ai point en carton, et n'en ferai jamais plus. J'ai donc lieu de me considérer comme un impartial et désintéressé spectateur qui regarde et juge de la galerie. Eh bien! regardant et jugeant ce qui se passe, le théâtre m'apparaît comme bien malade, comme moribond presque. Oh! je sais d'avance les ironies et les mépris qui vont accueillir cette proposition, mais les ironies et les mépris de mes contemporains, après m'avoir un peu troublé au commencement de ma carrière, me laissent bien tranquille à l'heure qu'il est, et je vais dire pourquoi. Quand en 1851, dans mon premier livre, je témoignais mon admiration pour l'art japonais et que je me permettais de dire que l'art industriel de ce pays était supérieur à l'article Paris, un journaliste a demandé que je fusse enfermé à Charenton comme coupable de mauvais goût; aujourd'hui je crois que ledit journaliste a plus de chance d'y être mené que moi par le goût public. Quand j'entreprenais la réhabilitation des peintres du XVIIIe siècle,—mon ami Burty l'a imprimé,—la bibliographie des revues d'art graves rougissait de mentionner seulement les noms de ces peintres de notre pays. Aujourd'hui on peut consulter les prix de vente de leurs tableaux, et l'on s'apercevra avant peu de la révolution qu'aura amenée dans les esprits, l'exposition des Beaux-Arts de ces jours-ci. Quand je disais dans ma préface de GERMINIE LACERTEUX qu'il était possible d'intéresser le public avec «des infortunes, et des larmes de peuple», on se rappelle les superbes négations qui se produisirent[32]; il me semble que les succès des derniers romans peuple m'ont donné largement raison. Du haut de ces prétendus paradoxes passés à l'état de vérités, de truism, voici aujourd'hui ma vaticination sur le théâtre. Avec l'évolution des genres qu'amènent les siècles, et dans laquelle est en train de passer au premier plan le roman, qu'il soit spiritualiste ou réaliste; avec le manque prochain sur la scène française de l'irremplaçable Hugo, dont la hautaine imagination et la magnifique langue planent uniquement sur le terre-à-terre général; avec le peu d'influence du théâtre actuel en Europe, si ce n'est dans les agences théâtrales; avec l'endormement des auteurs en des machines usées au milieu du renouveau de toutes les branches de la littérature; avec la diminution des facultés créatrices dans la seconde fournée de la génération dramatique contemporaine; avec les empêchements apportés à la représentation de pièces de purs hommes de lettres; avec de grosses subventions dont l'argent n'aide jamais un débutant; avec l'amusante tendance du gouvernement à n'accepter de tentatives dans un ordre élevé que de gens sans talent; avec, dans les collaborations, le doublement du poète par un auteur d'affaires; avec le remplacement de l'ancien parterre lettré de la Comédie-Française par un public d'opéra; avec… avec… avec des actrices qui ne sont plus guère pour la plupart que des porte-manteaux de Worth; et encore avec des avec qui n'en finiraient pas, l'art théâtral, le grand art français du passé, l'art de Corneille, de Racine, de Molière et de Beaumarchais est destiné, dans une cinquantaine d'années tout au plus, à devenir une grossière distraction, n'ayant plus rien de commun avec l'écriture, le style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades.

Dans cinquante ans le livre aura tué le théâtre[33].

EDMOND DE GONCOURT.

Ce 11 mai 1879.

AUTOBIOGRAPHIE

JOURNAL DES GONCOURT MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[34]

Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux vies inséparées dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses des impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul moi et d'un seul je.

Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scène les gens que les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence. Nous les avons portraiturés, ces hommes, ces femmes, dans leurs ressemblances du jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre journal, les remontrant plus tard sous des aspects différents, et, selon qu'ils changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les faiseurs de mémoires qui présentent leurs figures historiques, peintes en bloc et d'une seule pièce, ou peintes avec des couleurs refroidies par l'éloignement et l'enfoncement de la rencontre,—ambitieux, en un mot, de représenter l'ondoyante humanité dans sa vérité momentanée.