—Quoi, c'est fait?

—Eh bien, le coup d'État!

—Ah! fichtre… et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu aujourd'hui!

—Votre roman… un roman… la France se fout pas mal des romans… aujourd'hui, mes gaillards!—et par un geste qui lui était habituel, croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle, du quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les logis de sa connaissance, encore mal éveillés.

Nous nous jetions à bas de nos lits, et bien vite nous étions dans la rue.

Dans la rue, les yeux aussitôt aux affiches—et égoïstement, nous l'avouons,—au milieu de tout ce papier fraîchement placardé, proclamant un changement de régime pour notre pays, nous cherchions «la nôtre d'affiche», l'affiche qui devait annoncer à Paris la publication d'EN 18.., et apprendre à la France et au monde, les noms de deux hommes de lettres de plus: MM. Edmond et Jules de Goncourt.

L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était ceci: Gerdès, qui se trouvait à la fois, ô ironie! l'imprimeur de la REVUE DES DEUX MONDES et d'EN 18..; Gerdès, dont l'imprimerie avait été occupée par la troupe, hanté par l'idée qu'on pouvait prendre certaines phrases d'un chapitre politique du livre pour des allusions à l'événement du jour, et au fond tout plein de méfiance pour ce titre bizarre, incompréhensible, cabalistique, et dans lequel il craignait qu'on ne vît un rappel dissimulé du 18 brumaire; Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait, de son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu.

C'était vraiment de la male-chance pour des auteurs de publier leur premier volume[2] juste le jour d'un coup d'État, et nous en fîmes l'expérience en ces semaines cruelles, où toute l'attention du public est à la politique.

Et cependant nous eûmes une surprise. Le monde politique attendait curieusement le feuilleton de Janin. On croyait à une escarmouche de plume, à un feuilleton de combat des DÉBATS, sur n'importe quel thème, à un spirituel engagement de l'écrivain orléaniste avec le nouveau César. Par un hasard qui nous rendit bien heureux, le feuilleton de J. J. était consacré à EN 18.., spirituellement battu et brouillé avec LA DINDE TRUFFÉE de M. Varin, et LES CRAPAUDS IMMORTELS de MM. Clairville et Dumanoir.

Jules Janin parlant tout le temps de notre livre, nous fouettait avec de l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime et des paroles sérieuses, et présentait notre jeunesse au public en l'excusant, en lui serrant la main: une critique à la fois très blagueuse et très paternelle. Il disait: