Encore un mot, un mot sérieux, si je puis parler ici aux deux frères, MM. Edmond et Jules de Goncourt. Ils sont jeunes, ils sont hardis, ils ont le feu sacré; ils trouvent parfois des mots, des phrases, des sons, des accents! je les loue et les blâme! Ils se perdent de gaieté de cœur! Ils abusent déjà, les malheureux, des plus charmantes qualités de l'esprit! Ils ne voient pas que ces tristes excès les conduisent tout droit à l'abîme, au néant! Ils ne comprennent pas que pour un curieux de ma sorte, un enthousiaste, un fanatique de style qui se trouve content et satisfait, si par hasard il rencontre en quelque tarte narbonnaise, un mot vrai, un mot trouvé, le commun des lecteurs, le commun des martyrs, rassasié de ces folies du style en délire, aussitôt les rejette et n'en veut plus entendre parler, une fois qu'il a porté à ses lèvres ce breuvage frelaté où se mêlent sans se confondre les plus extrêmes saveurs. À quoi bon les excès de la forme que ne rachète pas la moralité du fond? Que nous veulent ces audaces stériles, et quel profit peuvent retirer de ces tentatives coupables, deux jeunes gens que l'ardeur généreuse du travail et le zèle ardent de l'inspiration pourraient placer si haut? Comment ce défi cruel à leurs maîtres! Comment cette injure aux chefs-d'œuvre!…

… Eh Dieu! il y a pourtant une page enchanteresse dans votre livre, une certaine description du Bas-Meudon qu'on voudrait enlever de ces broussailles pour la placer dans un cadre à part, à côté d'un paysage de Jules Dupré.

Mais en dépit du feuilleton de J. J., si en faveur encore dans ces années, et si lu pendant ce mois de décembre 1851, nous vendions en tout, et pour tout, une soixantaine d'exemplaires de l'infortuné EN 18..

Quelques mois après, l'éditeur Dumineray, le seul éditeur parisien qui avait consenti à mettre son nom sur la couverture de notre bouquin, nous priait de le débarrasser du millier d'exemplaires restant, dont l'emmagasinement le gênait. Et l'édition rapportée chez nous, et jetée sur le carreau d'une mansarde, deux ou trois années après, comme nous étions montés dans cette mansarde, je ne sais plus pourquoi, nous nous mettions, chacun dans un coin, assis par terre, à relire un exemplaire ramassé dans le tas—et nous trouvions, ce jour-là, notre premier roman, si faible, si incomplet, si enfantin, que nous nous décidions à brûler le tas.

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Aujourd'hui que plus de trente ans se sont passés depuis l'autodafé d'EN 18.., je n'estime pas beaucoup meilleur le volume, mais je le regarde, ainsi que Mme Sand m'a appris à le considérer, comme un intéressant embryon de nos romans de plus tard, comme un premier livre, contenant très curieusement en germe, les qualités et les défauts de notre talent, lors de sa complète formation,—en un mot, comme une curiosité littéraire, qui peut être l'amusement et l'instruction de quelques-uns.

C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! mais les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche d'indépendance littéraire et artistique, le hautain révolutionnarisme prêché en ces pages! Puis quelle recherche de l'érudition, quelle curiosité de la science,—et dans quelle littérature légère de débutant, trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de CHARLES DEMAILLY et de MANETTE SALOMON;—et encore ce remuement des problèmes qu'agitent les bouquins les plus sérieux, et tout le long du volume, cet effort et cette aspiration des auteurs vers les sommets de la pensée? Oui, encore une fois, c'est bien entendu, un avorton de roman, mais déjà fabriqué à la façon sérieuse des romans d'à présent.

Oh! ce qui fait le livre mauvais, je le sais mieux que personne! C'est une recherche agaçante de l'esprit, c'est un dialogue, dont la langue parlée est faite avec des phrases de livre, c'est un caquetage amoureux d'une fausseté insupportable, insupportable. Quant à notre style, il est encore bien trop plaqué du plus beau romantisme de 1830, de son clinquant, de son similor. On y compare le plus naturellement du monde la blancheur de la peau des femmes avec l'amalgatolithe, et les reflets bleuâtres de leur chevelure noire avec les aciers à la trempe de Coulauxa, etc., etc.

Il existe un vice plus radical dans le style de ce roman d'EN 18.. Il est composé de deux styles disparates: d'un style alors amoureux de Janin, celui du frère cadet; d'un style alors amoureux de Théophile Gautier, celui du frère aîné;—et ces deux styles ne se sont point fondus, amalgamés en un style personnel, rejetant et l'excessif sautillement de Janin et la trop grosse matérialité de Gautier: un style dont Michelet voulait bien dire plus tard, qu'il donnait à voir, d'une manière toute spéciale, les objets d'art du XVIIIe siècle, un style peut-être trop ambitieux de choses impossibles, et auquel, dans une gronderie amicale, Sainte-Beuve reprochait de vouloir rendre l'âme des paysages, et de chercher à attraper le mouvement dans la couleur, un style enfin, tel quel, et qu'on peut juger diversement, mais un style arrivé à être bien un.

Au fond, la grande faiblesse du livre, veut-on la savoir? la voici: quand nous l'avons écrit, nous n'avions pas encore la vision directe de l'humanité, la vision sans souvenirs et réminiscences aucunes d'une humanité apprise dans les livres. Et cette vision directe, c'est ce qui fait pour moi le romancier original.