L'ART INDUSTRIEL JAPONAIS

FRAGMENTS D'UNE PRÉFACE INÉDITE D'UN OUVRAGE EN PRÉPARATION

Voici dans une vitrine un netzké en fer, signé par SHÛRAKU (de
Yedo),—un artiste vivant dans les premières années du XIXe siècle.

En haut du netzké, un peu plus grand qu'une pièce de deux francs, se voit incisée, dans le fer, une patte d'oiseau, une patte de grue; mais de la grue absente, volante en dehors du petit rond de métal, il n'y a que la patte—et ce qu'a représenté au milieu du tout petit disque noir le ciseleur, le savez-vous?—c'est dans la damasquinure d'un miroitement argenté, le reflet renversé de la grue, déjà montée dans le ciel, le reflet sous la lumière de la lune, en une rivière, coupée par de grands roseaux.

Et penser qu'il existe de bons petits journalistes parisiens qui n'ont pas assez d'ironies méprisantes pour l'art d'un pays, où les ouvriers sont de tels poètes!

* * * * *

Il y a des années, par un après-midi d'hiver, je tombais chez M. Bing, au moment où l'on déballait un arrivage du Japon.

Parmi les menus objets réunis sur un plateau de laque, se trouvait une petite écritoire de poche—qu'au Japon, ils appellent yataté (porte-flèche), composée d'un étui de la grosseur d'un gros sucre d'orge contenant le pinceau de blaireau pour écrire, et d'un petit seau fermé, où est renfermée l'espèce d'éponge en poil de lapin, imbibée d'encre de Chine. La petite bimbeloterie fabriquée de deux morceaux de bambou représentait des jeux d'enfants gravés en noir sur le jaune fauve du bois, des jeux d'enfants n'ayant rien de bien remarquable, mais le bibelot avait pour moi l'intérêt d'un objet usuel, ancien, et j'étais confirmé dans cette supposition par une longue inscription gravée sous le petit seau, et par un raccommodage,—un de ces raccommodages naïfs et francs, ainsi qu'on a l'habitude de les faire, là-bas, aux objets d'une certaine valeur.

J'offris un prix qui ne fut pas accepté, et d'assez mauvaise humeur, j'abandonnai l'écritoire,—toutefois avec le regret lancinant, qu'on a tout le long du chemin, en s'en allant, à l'endroit des objets ayant en eux une attirance secrète, inexplicable. Et puis le regret de la chose manquée devint dans la nuit un si violent désir de la posséder, que le lendemain matin, je retournais chez M. Bing. L'écritoire était vendue à M. Marquis, le chocolatier, collectionneur d'un goût supérieur dans l'exotique, et qui a été un des premiers à posséder les plus beaux et les plus curieux objets japonais.

Deux ou trois années se passèrent, et un jour, M. Marquis se dégoûtait de sa collection de l'extrême Orient, et je retrouvai la petite écritoire de poche chez les Sichel, où je l'achetai. La pauvre écritoire restait des années chez moi, très peu regardée par les amateurs, très peu appréciée même par les Japonais, dont l'un cependant, M. Otsouka, reconnut que c'était une écritoire du XVIIe siècle—personne au monde n'ayant un soupçon de la main illustre qui avait fabriqué cette curiosité.