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C'est alors que Kotsuké (celui qui a commis un grand forfait, entend dans le trottinement d'une souris les pas du vengeur), tout à fait rassuré par l'indignité de la vie de son ennemi, se relâchait de la surveillance qu'il faisait exercer autour de son habitation, renvoyait une partie de ses gardes.

La nuit de la vengeance était enfin arrivée, et la voici telle que nous la fait voir la suite des planches d'un album. Une froide nuit d'hiver (décembre 1701) à l'heure du bœuf (2 heures du matin), dans une tourmente de neige, les conjurés, vêtus d'un surtout noir et blanc pour se reconnaître, et en dessous de toile d'acier, marchent silencieusement vers le yashki de l'homme dont ils se sont promis d'aller déposer la tête sur le tombeau de leur seigneur.

Ils escaladent la palissade. Ils enfoncent à coups de marteau la porte intérieure. Ils égorgent les samouraïs de Kotsuké, dans l'effarement grotesque de grosses femmes, se sauvant chargées d'enfants. Ils poursuivent les fuyards jusque sur les poutres du plafond, d'où ils les précipitent en bas.

Mais de Kotsuké, point. On ne le trouve nulle part, et on désespérait même de le découvrir, quand Kuranosuké, plongeant les mains dans son lit, s'aperçoit que les couvertures sont encore chaudes. Il ne peut être loin. On sonde les recoins à coups de lance et bientôt on le tire de sa cachette,—un coffre à charbon,—déjà blessé à la hanche.

Une planche en couleur nous montre le vieillard, habillé d'une robe de satin blanc, et traîné tout tremblant devant le chef de l'expédition.

À ce moment Kuranosuké se met à genoux devant le blessé, et après les démonstrations de respect dues au rang élevé du vieillard, lui dit: «Seigneur, nous sommes des hommes de Takumi-no-Kami. Votre Grâce a eu une querelle avec lui. Il a dû mourir et sa famille a été ruinée. En bons et fidèles serviteurs nous vous conjurons de faire hara-kiri (s'ouvrir le ventre). Je vous servirai de second, et après avoir en toute humilité recueilli la tête de Votre Grâce, j'irai la déposer en offrande sur la tombe du seigneur Takumi.»

Kotsuké ne se rendant pas à l'invitation qui lui était faite, Kuranosuké lui coupait la tête avec le petit sabre qui avait servi à son maître à s'ouvrir le ventre.

Alors les 47 ronins se dirigeaient vers le petit cimetière du temple de la Colline-du-Printemps, où reposait le seigneur d'Akô sous trois couches de pierre, surmontées d'une plaque et de son épitaphe ainsi conçue:

Le grand Samuraï, couché en paix… et qui durant sa vie jouit des titres honorables de Majordome général et de Grand-homme-ayant-le-privilège-d'audience-avec-le-Mikado.