Et leur offrande faite de la tête de Kotsuké, se regardant déjà comme morts, ils demandaient aux bonzes de les ensevelir, et se rendaient au tribunal.

Condamnés sur l'avis de Hayashi Daigaku, chef des académiciens, consulté par le pouvoir exécutif, les quarante-sept ronins s'ouvraient le ventre, et enterrés autour du corps de leur maître, la sépulture du prince d'Akô et de ses fidèles serviteurs devenait un lieu de pèlerinage.

* * * * *

Telle est l'histoire de ces quarante-sept hommes dont faisait partie le fabricateur de la petite écritoire de poche. On conçoit, après le déchiffrement de l'inscription par Hayashi, l'intérêt que j'eus à savoir la part qu'il avait pu prendre à l'expédition contre la résidence de Kotsuké; part dont je ne trouvais trace ni dans le roman de Tamenaga Shounsoui, ni dans les légendes du vieux Japon de M. Mitfort; on comprend la curiosité que j'éprouvai même à faire connaissance avec la personne de mon artiste-héros, par un portrait, une figuration, une représentation quelconque.

Et je me mis à fouiller mes albums, et je trouvai le recueil qui porte pour titre: Sei tû Guishi deu (LES CHEVALIERS DU DEVOIR ET DU DÉVOUEMENT), ou le peintre Kouniyoshi nous représente les ronins dans l'action de l'attaque du yashki de Kotsuké: l'un portant une bouteille d'alcool «pour panser les blessures et faire de grandes flammes afin d'épouvanter l'ennemi», l'autre «tenant deux chandelles et deux épingles de bambou pour servir de chandeliers», celui-ci éteignant avec de l'eau les lampes et les braseros, celui-là ayant aux lèvres le sifflet «dont les trois coups prolongés» doivent annoncer la découverte de Kotsuké; et presque tous dans des poses de violence et d'élancement, brandissant à deux mains des sabres et des lances, et tous enveloppés d'un morceau d'étoffe de soie bleue, avec leurs lettres distinctives sur leurs uniformes, leurs armes, leurs objets d'équipement, et tous ayant sur eux un yatate, écritoire de poche, et dans leur manche un papier expliquant la raison de l'attaque[57].

L'album, montré à Hayashi, en le priant de désigner Otaka dans les quarante-sept ronins représentés, et en lui demandant s'il ne connaissait pas quelque détail imprimé sur l'homme, il me dit en feuilletant l'album: «Le voici, Otaka!… ou plutôt Quengo Tadao… car il y a une défense d'indiquer les vrais noms des ronins, et ils sont représentés avec les noms défigurés qu'ils ont au théâtre.» Et disant cela, Hayashi avait le doigt sur la planche, où est imprimé, en couleur, un guerrier au casque bleu, au vêtement noir et blanc doublé de bleu, la tête baissée, les deux mains sur le bois d'une lance, un pied en l'air, un autre appuyé à plat sur le sol, et portant un furieux coup de haut en bas.

Puis comme Hayashi cherchait dans sa mémoire, s'il connaissait quelque détail biographique sur Otaka, ses yeux s'arrêtant sur la demi-page de caractères gravés au-dessus du guerrier, il s'écria: «Mais sa biographie… la voici!» Et je la donne telle qu'il me l'a traduite d'après le texte d'Ippitsou-an.

Tadao appartient héréditairement à une famille vassale de Akao. Dès sa jeunesse, il se fit remarquer par son dévouement au maître, tel qu'il n'y en a pas deux. Son talent dans la tactique et les manœuvres de cavalerie lui fit un renom brillant. Après le désastre de la maison de son maître, il est venu à Yedo, en cachant au fond du cœur l'idée de la vengeance. Mais ouvertement il se présenta comme artiste, se fit appeler Shiyó dans la société de poésie, et fut ami de Kikakou, célèbre poète de ce temps. Il fut admis également à la société de thé de Tchanoyu et fut élève de Yamada Sôhen, célèbre maître de thé, qui connaissait Kira (Kotsuké) assez intimement. Il parvint ainsi à se mettre au courant des habitudes de son ennemi. Afin de se renseigner le mieux possible, il se déguisa en marchand d'objets de bambou[58], et de balais, qu'il offrait naturellement dans les meilleures conditions, et fréquenta la résidence de Kira. Il sut ainsi que le 14e jour du 12e mois, était le jour du grand nettoyage, et que ce jour le monde s'enivre et dort de fatigue. C'est ainsi qu'il indiqua à Oishi la nuit qu'il fallait choisir pour attaquer. Pendant ce combat, il fut blessé dans les ténèbres de la nuit, et l'on croit que c'est Kobayashi Heihati qui fut son adversaire.

On remarquera la phrase se déguisa en marchand d'objets de bambou, qu'il lui arrivait de fabriquer lui-même, ainsi que le prouve la petite écritoire de poche de ma collection.

EDMOND DE GONCOURT.