Non, Messieurs, on ne joue pas après dîner. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. M. du Château se mettait donc toujours à la fenêtre avec une robe de chambre grasse, mais grasse... Il était très-beau, vous savez, un brun, des favoris noirs, et moustache idem. Je me dis: «C'est bien drôle tout de même qu'il prenne l'air tant que ça,» et je vis que c'était pour une guenon d'Anglaise qui montait tous les jours à cheval dans la cour, une amazone! Elle le regardait. M. du Château coupait là-dedans. Je suis jalouse, moi. Ça me trottait déjà, cette Anglaise à caracoles, quand il me dit un matin comme ça: «Avance-moi une robe de chambre. Je voudrais avoir une robe de chambre, une robe de chambre avec une torsade et un gland pour faire un nœud comme ça, sur le côté;» et il se pose. Je vois son jeu de loin, je devine de longueur que Monsieur veut s'adoniser pour cette Franconi! La moutarde me monte, et je lui dis: «Monsieur du Château, j'ai vingt-cinq francs dans mon secrétaire. C'est pour le terme, vous le savez bien; je n'irai pas m'échigner pour vous donner une autre robe de chambre.»--Le beau gigot! Ah! j'ai faim; je ne fais pas la petite bouche... C'est de la bonne viande... Moi qui ne connaissais pas ce restaurant-là... Je connais pourtant assez d'artistes.
CHŒUR.
Mangez du gigot, Madame Alcide, et continuez-nous l'histoire secrète du nommé du Château.
MADAME ALCIDE.
Il me quitte. Nous sommes un an sans nous revoir. J'avais aux pieds des bottines percées. J'étais rue Larochefoucauld. Au coin de l'épicier, j'entends quelqu'un qui demande la monnaie d'un billet de cinq. C'était lui! Ah! je dis, par exemple, tu ne m'échapperas pas. Je vais me planter devant la boutique. Il m'aperçoit du coin de l'œil. Il me tourne vite le dos. Je ne bouge pas. Il sort. Je lui dis: «Je suis bien heureuse que vous ayez fait fortune. Vous devriez bien me donner une paire de bottines.» Il me dit: «De l'argent, vous voyez bien que je n'en ai pas; l'épicier n'a pas voulu me changer.» C'était vrai. Il me dit encore que dans le temps je n'ai pas voulu lui avancer une robe de chambre.--Ça lui était resté, cette robe de chambre! et il me donne rendez-vous le lendemain à huit heures sur les buttes Montmartre.
CHŒUR.
Sur les buttes Montmartre, Madame Alcide?
MADAME ALCIDE.
Il faisait un temps, de la pluie, du vent! Je m'en vais là-haut. Je ne vois personne, et j'attends de bonne foi. Le lendemain soir je le pince sur le boulevard. Il y avait une débâcle atroce. J'avais les pieds dans la neige et la glace. Je lui dis s'il veut me donner ma paire de botttines. Lui, à bout, il me dit: «Eh bien, enfin, combien que ça coûte une paire de bottines?--Douze francs, vois, j'ai les pieds dans l'eau.» V'là qui veut me reconduire et monter chez moi. Ah! Messieurs, vous savez que je ne reçois personne... et puis mon propriétaire, M. Dumon, un vieux qui m'a fait la cour, n'entend pas de cette oreille-là. Je dis à mon du Château--je ne voulais pas le vexer, rapport à mes bottines,--que M. Dumon est graveur du roi, un orléaniste, et qu'il me flanquera à la porte, s'il sait que j'ai reçu un bonapartiste. Là-dessus, du Château s'en va, et je n'ai pas eu de bottines.
CHŒUR.