Et ce fut alors, n'est-ce pas, Madame Alcide, que commença votre grande panne, cette panne pendant laquelle vous échangeâtes, blonde que vous étiez! un gril, une petite pendule dorée, et une guitare contre une queue de cheveux noirs!
MADAME ALCIDE.
Tenez! avec vous, je ne décesse pas de parler, parce que vous m'inspirez..., oui, vous me dites un petit mot... et ça me fait repartir. La dernière fois que je vis M. du Château, c'était à l'époque de nos troubles politiques. Je n'avais plus le sou. Je ne posais plus. Vous savez que ça n'allait pas. Ma foi! j'avais une marine de je ne sais plus qui, je la décroche, je la fourre sous mon châle; et je pars laver ça. Dans la rue Montmartre, il y avait des rassemblements; j'aperçois M. du Château. Il avait un grand bandeau sur l'œil. Heureusement qu'il se présenta à moi du côté droit qui n'avait pas de bandeau, sans cela je ne l'aurais pas reconnu. Il était accompagné de deux ou trois hommes, des faces de galériens, de ces gens qu'on ne rencontre que dans les révolutions. Ils me jetaient, Messieurs, des regards terribles. Je ne fais ni une ni deux. V'lan! je flanque ma toile devant le nez de M. du Château.--Qu'est-ce que c'est que cela, Madame?--qu'il fait.--Une marine! Vous allez m'acheter cela. Je n'ai plus le sou. Je ne fais plus rien.--Je n'achète pas de marine.--Eh bien,--je lui dis,--menez-moi dîner à la campagne.--Non; je n'ai pas le temps. L'œuvre marche,--qu'il me dit tout bas, et il tire une pièce blanche qu'il me met dans la main, et file avec ses satellites. Devant tout le monde, ça m'a offusquée. Je ne l'ai jamais retrouvé depuis ce temps-là. Un peu de sauce? Oui, je veux bien, vous en avez, vous, Messieurs? Personne n'en veut plus? Eh bien, j'aime autant prendre le plat, si ça ne vous fait rien.
CHŒUR.
La Renommée aux pieds légers a chanté à mon oreille que vous connûtes le célèbre prince Édouard.
MADAME ALCIDE.
Encore des choses drôles, allez. Je le rencontre au bal de l'Opéra. Il cause. Il me demande à venir chez moi. Moi,--une folie, si vous voulez, Messieurs: je voulais connaître un fils de roi, je lui donne mon adresse. Il vient le lendemain. Il était noble comme tout, un port...--«Ma chère,--me dit-il,--ma voiture est en bas; mais je ne puis vous emmener, vous n'avez pas de toilette,»--et il me laisse. Ça me monte, cet affront. Ah! je dis, attends, je n'ai pas de toilette, tu vas voir ça. Je prends tout l'argent que j'avais. J'achète des chapeaux, un jaune, et un petit bonnet avec des roses... très-gentil. Il revient.--«Madame, où allez-vous?--Je vais sortir, monsieur,--que je fais--on va m'apporter des chapeaux.»--Ça le pique.--«Je serais curieux de les voir.»--On les apporte. Il trouve que ça me va, et il me dit:--«Madame, vous allez venir dîner avec moi chez Broggi. Nous irons à pied.» Il me fait boire; et puis je voyais que quand il me versait, il tirait d'une boîte en or quelque chose, et mettait un peu de poudre dans mon verre. Je me sens toute drôle. Je lui dis: «Je suis malade, empoisonneur!» Il ne se trouble pas. Il me dit: «Madame, j'ai voulu vous éprouver. On m'avait dit que vous n'étiez pas une femme comme une autre. Je vois que vous n'êtes pas usée par les orgies.» Ça n'empêche pas que je fus malade toute la nuit. Il me soigna comme un père au milieu des convulsions..... Nous demeurions ensemble. C'était l'hiver. Il gelait à pierre fendre. Il me dit: «Madame, vous ne faites donc pas de feu?--Du feu, Monsieur le prince? non. Quand j'ai froid, je vais me chauffer au bal.» Quand il voit ça: «Madame, il n'est pas convenable que vous ayez une garniture de cheminée antique. J'ai fait prix avec un brocanteur pour vous en débarrasser;--et il met par terre ma pendule d'albâtre et mes vases de fleurs. J'ai vu de très-beaux flambeaux de bronze à 10 francs, rue Saint-Lazare. Vous allez aller les acheter.»--J'ai été acheter les flambeaux. On me les a laissés à 9. Pour la pendule, il mettait à sa place tous les jours un bouquet de violettes. Il me donnait 30 francs par mois. Il logeait chez moi. Un jour il me dit: «Voulez-vous voir, Madame, les débris de ma fortune?» et il me fait voir sur un papier une foule de diamants. Ce soir-là, il rentra; il avait le gousset plein de pièces d'or et d'argent. Il mit tout ça sur la table de nuit, et, couché, la tête dans sa main, il se mit à regarder longtemps. Et moi, je pensais pendant ce temps que cet homme contemplait les débris de ses richesses; et ça me faisait songer tristement, Messieurs. Quand, le lendemain, il compta son or, et qu'il allait partir, je me dis: Il faut pourtant que je lui demande quelque chose.--Je l'arrêtai à la porte:--«Mon ami, je n'ai plus d'argent.»--Lui, il me dit: «Et les 50 francs que je vous avais confiés?--Vos 50 francs? les voilà!» Je lui tends deux factures. Comme il aimait être couché mollement, ce mois-là, je lui avais fait la chatterie de faire rebattre les matelas, changer les taies, et ça coûte tout ça! Il me dit: «Madame, puisque vous n'avez pas su garder cet argent, je vous en aurais donné cinquante autres; vous ne les aurez pas. Du reste, Madame, je respecte trop une femme qui est à moi pour lui offrir de l'argent.»--Au terme, je lui dis: «Il faut payer le propriétaire.» Le voilà qui me répond: «Madame, je vais en Normandie, manger du fromage de Brie; respectez mon malheur.» Cette réponse avait le droit de me surprendre.--Quand je pense que ma pauvre vie a toujours été d'être bousculée comme ça. Toute petite, j'ai eu un père, un brave qui n'avait pas froid aux oreilles, un père dur, mais dur! Ça n'a pas encore été pour moi un doux agneau...
INDIANA, ouvrant la porte.
Combien de fritures à ces Messieurs?
MADAME ALCIDE.